CԱltԱre

Une vie de chien !

Sur les marches des temples, allongés paresseusement dans les rues, trottinant parmi les passants… Les 30 000 chiens errants d’Athènes font partie du paysage urbain. Qui sont-ils ? D’où viennent t-il ? Comment expliquer ce phénomène ? Enquête.

Un chien errant, affalé sur les marches d'un temple grec dans le centre d'Athènes. (CFJ/ K.E.)

Un chien errant affalé sur les marches d’un temple grec, dans le centre d’Athènes. (photo CFJ/K.E.)

A la tombée de la nuit, un sac plastique à la main, le dos courbé, Dimitris arrive place Syntagma devant le parlement grec. Tous les soirs sans exception, depuis plus de dix ans, le sexagénaire a rendez-vous. Il vient nourrir « ses » quelque 75 chiens errants, dans le quartier de Plaka. « Doudou », « Pavlos »,  « Thino » ou encore « Kiss » l’attendent de patte ferme pour leur repas du soir. Au menu : plusieurs morceaux de poulets chacun, soigneusement effrités, propre à satisfaire les appétits d’ogres de ces gros canidés boiteux.

Dimitris vient nourrir les chiens féraux tous les soirs. (CFJ/ A.L.)

Dimitris vient nourrir les chiens féraux tous les soirs. (photo CFJ/A.L.)

Lors de sa ronde quotidienne, de la place Syntagma à la place Monastiraki en passant au pied de l’Acropole, Dimitris en profite pour examiner l‘état de ses protégés. De loin, il les reconnaît les appelle en sifflant et aussitôt les petites ombres accourent vers lui. Aidé par sa femme et sa fille, il a mis un collier à chacun d’entre eux, avec un numéro de téléphone, le nom du chien et ses vaccins à jour, pour qu’ils soient identifiables par la population, une méthode employée par de nombreuses associations. Sans autre motivation que l’amour des chiens, le petit monsieur à l’allure un peu désuète prend chaque mois sur son budget, pour assurer leur bien-être.

Un million de chiens errants dans toute la Grèce

Selon les estimations des associations de défense des animaux, on compte quelques 30 000 chiens errants dans l’agglomération athénienne, et près d’un million dans le pays. Contrairement à leurs ancêtres légendaires de la guerre de Troie – alors véritables meutes de bêtes sauvages – les chiens de la capitale hellénique sont pour la majorité d’entre eux, abandonnés par leurs maîtres. D’anciens chiens domestiques, peu habitués à se débrouiller par eux-mêmes.

C’est un véritable problème de santé publique. En 2003, un an avant l’organisation des Jeux Olympiques, une loi obligeant les municipalités grecques à appliquer une politique de vaccination et de stérilisation des chiens errants est votée. Ainsi, jusqu’à l’année dernière, un budget d’un million d’euro était alloué à la municipalité d’Athènes pour mettre en place cette politique. Cette année, sous la pression de l’Union Européenne poussant aux coupes budgétaires, cette somme a été réduite de près de 50%.

Dans le centre ville, la nuit les chiens élisent domicile dans les halls des magasins fermés. (CFJ/ A.L.)

Dans le centre ville, la nuit, les chiens élisent domicile dans les halls des magasins fermés. (photo CFJ/A.L.)

Selon Irène Molfessi, présidente de la Panhellenic Animal Welfare Federation (PAWF), la municipalité d’Athènes jouerait en réalité un double jeu. D’un côté, la mairie ferait effectivement des campagnes de vaccination et de stérilisation – dont elle vante les mérites sur son site internet -, d’un autre, elle ferait des campagnes d’euthanasie non officielles. « En pleine nuit, ils déposent dans les jardins publics, les rues, des mouchoirs imbibés de cyanure ; les chiens les reniflent, ils meurent sur le coup », affirme Irène Molfessi. Une allégation impossible à vérifier, la mairie – qui n’a pas répondu à nos sollicitations -, l’a toujours niée. « La philosophie du programme ne soutient en aucun cas l’euthanasie des chiens », peut-on lire sur le site de la municipalité. Déjà en 2004, des soupçons de campagnes d’euthanasie massives planaient au-dessus des pouvoirs publics, les chiens se faisant plus rares dans les rues de la ville à l’approche des Jeux olympiques.

Quant au seul refuge géré par la capitale, il recueille les chiens dans des conditions qui restent obscures. Les demandes de visites sont examinées à la loupe, et prennent un temps infini.

Quoiqu’il en soit, la prolifération d’associations de particuliers d’aides aux animaux errants traduit l’inefficacité des politiques publiques en la matière. Ainsi, la PAWF compte 17 associations déclarées. « On essaie, dans la mesure du possible, de les recenser, les vacciner, les stériliser et de les faire adopter », explique la présidente. Mais ils sont encore plus nombreux à agir, comme Dimitris, de manière isolée. Ainsi Natassa Skopelos a recueilli chez elle plus d’une centaine d’animaux. Elle organisait le dernier week-end de mars une vente de charité en faveur des chiens.

Vidéo de Sarra BEN CHERIFA :

[youtube http://www.youtube.com/watch?v=p_OE0TQFQf0&feature=youtu.be]

Outre la mauvaise gestion de la ville d’Athènes, d’autres facteurs viennent expliquer la prolifération des chiens errants, comme les pratiques des vétérinaires grecs, peu enclins à castrer les animaux car c’est contre-productif pour eux. De leur côté, les propriétaires n’ont pas forcément l’argent pour recourir à ces opérations – une centaine d’euros en moyenne.  « Ces gens se retrouvent avec une portée de chiots sur les bras, qu’ils jetteront à la rue une fois sevrés », explique Irene Molfessi.

Les grecs et leurs chiens, toute une histoire

Surtout, le problème des chiens errants n’en serait pas vraiment un. Acceptés comme une part de l’identité du pays, les toutous traînant dans les rues des villes n’étonnent plus personne. « On ne s’en occupe pas trop, on sait qu’ils sont là, ils sont drôles mais on laisse les associations faire leur travail », explique un commerçant du centre de la ville. Ainsi, il n’est pas rare de voir un habitant s’arrêter dans la rue, le regard amusé pendant que les cabots se prélassent au soleil.

Les passants ne font même plus attention à ces chiens (photo CFJ/A.L)

Les passants ne font même plus attention à ces chiens. (photo CFJ/A.L)

Il faut dire que les chiens du centre ne sont pas dangereux. Nourris régulièrement, examinés, en permanence au contact des humains, ils n’ont rien de sauvage. Contrairement à ceux du port du Pirée où des zones industrielles, plus menaçants car plus délaissés. « Ceux qui survivent sont les plus gros, les plus résistants, les plus intelligents, les plus sociables », explique Irene Molfessi. 30% d’entre eux seraient des chiens de chasse.

Les chiens du centre-ville d’Athènes sont habitués à la présence des humains. (photo CFJ/A.L)

Un célèbre bar branché de Plaka (centre d’Athènes) a même pris le nom de « Six D.O.G.S. », en référence au phénomène. Là-bas, les chiens sont les bienvenus pour se prélasser au pied des clients et, au mur, des dessins rappellent la thématique du bar. « Le chien errant est le symbole même de la mentalité grecque », affirme le patron de l’enseigne.

Ni Dieu ni maître

Même les journaux s’approprient la figure du chien féral comme symbole. Le journal des rédacteurs , quatrième titre le plus lu en Grèce, publie toute les semaines une chronique satirique “racontée” par un chien errant qui livre ses états d’âmes sur la société.

Un phénomène qui a trouvé son écho dans les médias internationaux. Ainsi, on se souviens de Loukanikos, chien errant présent dans les manifestations contre l’austérité, devenu un symbole de la Grèce. Elu l’une des personnalité de l’année 2010 par le très sérieux Time, en 2010, il a disparu de la circulation aujourd’hui.

Aurélie CARABIN et Anna LECERF

Avis aux amateurs ! Pour aller plus loin :

Le livre de Jean Rolin, lauréat du Prix Albert Londres 1988

La chanson du groupe de rock grec Socrates 

Le trailer d’Adespota, documentaire sur les chiens errants d’Athènes d’Ilya Chorafas (sélectionné au festival du film de Thessalonique)

 

 

… Et certains ont la vie belle

Loin des bords hostiles du Pirée, dans la banlieue nord-est d’Athènes, les toutous les plus aisés se font dorloter dans les établissements spécialisés qui ont fleuri au cours des dix dernières années. Au début du printemps, les locataires du chenil de Pallini, le premier du genre, se la coulent douce. Le gros César, splendide dogue de Bordeaux, salive en voyant arriver Nathanaël : c’est l’heure de se dégourdir les pattes sur l’aire de jeux ! « Il parle le français, il est Belge », plaisante Nathanaël, son maître pour dix jours. « Le chien appartient à un couple d’expatriés. Le mari étant souvent absent, sa maîtresse le traite comme un gros bébé. Elle dort avec lui et lui donne des tartines de miel. C’est très mauvais pour sa santé », nous confie Nathanael en souriant. Peu après, voilà qu’un jeune boxer déboule dans ce petit coin de paradis, où les deux maisons de l’entreprise familiale côtoient les enclos animaliers, surplombés de collines. Magyar traîne sa maîtresse, qui a du mal à le faire tenir en place. «Je viens ici deux fois par semaine, pour le dresser », explique Zoé, une fonctionnaire travaillant pour le Parlement. Pour 40 euros l’heure de cours, à raison de dix-huit cours maximum, Magyar devrait bientôt marcher au pas !

Pour un séjour en pension complète, il faut compter 21 euros par jour pour un gros chien, 19 pour un petit, et 15 pour un chat. Les plus chanceux pourront même profiter de la piscine conçue rien que pour eux. A Pallini aussi, on est touché par la crise. «Les gens partent moins en vacances, alors nos résultats ont baissé de 30% ces dernières années », confie Mania Mintsidi. Pour autant, son affaire, héritée de son père, se porte plutôt bien. «Nous avons actuellement une quinzaine de chiens, et six chats. En été, on reçoit environ 80 chiens et 50 chats. » Une petite meute de privilégiés.

Aurélie CARABIN et Anna LECERF

 

 

 

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One Comment

  1. surement des chiens abandonnés qui ont fait des petits, et donc les chiens sauvages pullulent dans la ville

    Cathy