SOCIΞTé / ∑conomie

Skouries, de rouille et d’or

En Chalcidique, province du nord de la Grèce, un groupe canadien compte exploiter la mine d’or de Skouries. C’est devenu un lieu d’affrontements entre la police et certains habitants de la région, qui redoutent la destruction de l’écosystème. Reportage.

(Traduction: Eau, montagne, santé, avenir. Non négociable.) Les habitants de Ierissos témoigne leur hostilité au projet de la mine d'or de Skouries

« EAU, MONTAGNE, SANTE, AVENIR. NON NEGOCIABLE » ont écrit les habitants de Ierissos pour signifier leur hostilité au projet de la mine d’or de Skouries. (photo CFJ/Y.K.)

« Continuez tout droit pendant six kilomètres, et ensuite tournez à droite. Gravissez le haut du sommet pendant un kilomètre environ, puis prenez à gauche avant que la pente ne redescende. «  Dans ce petit coin de Chalcidique, situé entre Ierissos et Megali Panagia, deux bourgades d’environ 3000 âmes chacune, l’accès à la forêt de Skouries – dont le nom signifie « rouille » – est difficile.

En contrebas de la route, une voiture verte est stationnée. Deux hommes, lunettes noires au bout du nez et casquettes vissées sur la tête, surveillent jalousement l’accès du chemin qui conduit à la mine d’or de Skouries, qui fait l’objet d’affrontements depuis plusieurs mois entre la police et les habitants de la région.

La route est à moitié asphaltée. Légèrement cabossée. Des arbres ont été arrachés. Quelques empreintes de pneus sont moulées dans la boue, confirmant une présence humaine. Les stigmates de travaux d’aménagement restent visibles. Un pick-up suivi d’une semi-remorque font le chemin inverse. A bord, on y aperçoit des ouvriers affublés de gilets de sécurité jaune fluo. A l’arrière, un autocollant Hellas Gold.

 

Rien ne laisse à penser que cette route mène vers la mine de Skouries.

Rien ne laisse à penser que cette route mène vers la mine de Skouries. (photo CFJ/Y.K.)

Au bout de ce parcours du combattant, nous y sommes. C’est là, au milieu d’un havre de paix autrefois verdoyant et calme, où l’on pouvait sentir l’odeur sucrée du seringat, un arbuste qui pousse au printemps, que Hellas Gold, filiale depuis 2010 du groupe minier canadien Eldorado Gold, détient les droits d’exploitation du sol de Skouries.

Les ressources naturelles y sont abondantes : du cuivre, de l’argent, du plomb, du zinc, mais c’est surtout l’or que le groupe canadien brigue. Le cours de ce minerai a été multiplié par quatre en dix ans. Eldorado saisit donc sa chance et projette d’extraire une douzaine de tonnes de ce trésor aurifère à l’année, soit près de 400 000 onces.

Allures de forteresse

Des fils barbelés bloquent l’accès du site. Des agents de sécurité patrouillent devant l’entrée. Suréquipés : gilets pare-balles, matraques, gaz lacrymogène, rangers… L’entrée de la mine prend des allures de prison, faisant penser à une  forteresse militaire. Sur leur uniforme, une tête de mort bien visible. Ce sont des employés de la compagnie de sécurité privée North Star. A leurs pieds, un berger allemand reste aux aguets, reniflant la moindre peur.

« Que faites-vous ici ?! » En voyant débarquer trois étrangers dans une petite voiture citadine blanche, Giorgos Stouras, l’ingénieur responsable des travaux de la mine, s’emporte et passe un savon aux gardes. Puis se tournant vers un employé du site : « Pourquoi tu les as amenés ici ?! », vocifère-t-il. Au bout de quelques minutes de négociation, la tension finit par retomber.

« Nous avons des problèmes avec certains activistes qui sont venus attaquer le site, précise Giorgos Stouras. Sans autorisation, vous ne pouvez pas accéder à la mine d’or. C’est impossible, désolé. » Pour pénétrer sur ce site convoité, il faut montrer patte blanche. Il faut d’abord se présenter au siège de Hellas Gold, à Stratoni, petit village à une vingtaine de kilomètres de Skouries. Qui a refusé de nous répondre.

Le peuple contre Eldorado Gold

Une partie de la population de Chalcidique mène une guerre sans merci contre le projet d’exploitation de la mine d’or depuis 2006, année où le groupe industriel a lancé un plan d’études pour des activités minières à ciel ouvert. De Megali Panagia à Ierissos, une partie des habitants de plus de vingt villages se sont regroupés dans un collectif pour dire non aux travaux d’Eldorado Gold. Sans nom, sans hiérarchie ni même de réel leader, ils se réunissent face à ce qu’ils considèrent être une forme d’«impérialisme industriel» dont ils souhaitent s’affranchir.

Des banderoles hostiles au projet d'Eldorado Gold sont accrochés dans le centre ville de Ierissos

Des banderoles hostiles au projet d’Eldorado Gold sont accrochés dans le centre ville de Ierissos. (photo CFJ/Y.K.)

Le mouvement de lutte contre le groupe canadien est protéiforme. Il regroupe aussi bien des politiques, des scientifiques, des gens de la société civile et de simples habitants. Jeunes ou vieux, chômeurs ou patrons d’hôtels du bord de la mer, tous partagent l’amour de cette belle terre montagneuse que les habitants surnomment le « paradis secret de la Grèce ».

La contestation a des visages. Notamment celui de Lazaros Toskas,  un minéralogiste de 54 ans et conseiller municipal de Megali Panagia, très engagé contre le projet. Face à un géant du  monde minier, il est prêt à tout pour contrecarrer les plans d’Eldorado.

Pour raconter l’histoire de Skouries, il reçoit les journalistes étrangers chez lui, derrière son grand bureau. Ne parlant ni l’anglais ni le français, c’est son fils Elias, également ingénieur, qui fait office de traducteur. L’homme au physique imposant et à la voix de stentor nous explique que pour creuser le sol de Skouries, « il faut évacuer l’eau de la montagne, ce qui entraîne sa raréfaction. » Chaque jour, la mine ressemble de plus en plus à un trou béant à ciel ouvert.  L’exploitation devrait débuter en 2014 pour se poursuivre pendant une vingtaine d’années. Ses tunnels s’enfonceront  à plus de 700 mètres sous terre.

Radicalisation des deux camps

C’est à The Style, un café de Megali Panagia, que se regroupent les activistes. Dans cet endroit à la lumière vive, Elias y retrouve ses amis, Iannis et Giorgos. L’ambiance est bon enfant. On y sirote une Mythos, la fameuse bière grecque et des cafés frappés. Une grande quantité de tabac à rouler s’étale sur les tables. C’est le lieu où l’on discute au calme. Où l’on pense aux prochaines actions coup-de-poing contre Eldorado Gold. 

Elias, Iannis et Iourgos contre le projet de Skouries se réunissent au bar "The Style" à Megali Panagia

Elias, Iannis et Giorgos (de g. à dr.), tous contre le projet de Skouries, se réunissent au bar The Style à Megali Panagia. (photo CFJ/Y.K.)

Depuis le début de l’année 2013, la mobilisation ne cesse de prendre de l’ampleur. Tous les moyens de contestation sont mis en œuvre. Des plus pacifiques, avec la création d’un blog nommé « SOShalkidiki », aux plus radicaux, notamment quand des individus cagoulés ont investi à la fin du mois de février le site de Skouriès pour détruire des équipements. Antonis Samaras, le premier ministre grec, a déclaré que « ce type d’actes ne peut être toléré. La Grèce est un pays européen moderne et nous protégerons, quelque que soit le prix, les investissements étrangers dans notre pays « .

Cette déclaration a été suivie d’effets. Répondant par la surenchère, le gouvernement a décidé de recourir à une action policière accrue au mois de mars pour mater la contestation. Il a multiplié les interventions d’escadrons antiémeutes usant de gaz lacrymogènes et de balles en caoutchouc. L’Etat grec a également dépêché ses forces antiterroristes  pour arrêter les opposants. C’est à Ierissos, village situé à une demi-heure de route de Skouries, que les rapports de force se  sont cristallisés.

[youtube http://www.youtube.com/watch?v=gT_y54Q8BeA]

« Trente policiers ont fait irruption dans le café pour arrêter les personnes qui ont manifesté contre la mine. Ils ont arrêté mon père et Iannis.  Ils ont forcé les gens à donner leur empreinte et leur ADN en les frappant à plusieurs reprises, raconte Elias. Les policiers savent qu’ils peuvent s’en donner à cœur joie en toute impunité. »

Un environnement naturel dégradé…

Protéger l’environnement à tout prix, c’est le défi que se lance Iannis. Ce biologiste de 42 ans, actuellement au chômage, a pris fait et cause dès 2006 contre l’ouverture de la mine. Un engagement total qui, selon lui, a « changé sa vie  » : « Quand je me suis engagé, il y a six ans, je ne savais pas que ce combat irait aussi loin. Si on prend tous ces risques, c’est pour que la Chalcidique et le nord de la Grèce ne change jamais de visage.  »

Une crainte partagée par les scientifiques de la région. Theocharis Zagas, professeur à l’université de Thessalonique et spécialiste des forêts et des milieux aquatiques, est affirmatif : l’exploitation de la mine et les rejets de métaux lourds comme l’arsenic vont dégrader l’environnement de manière irréversible. « Beaucoup d’espèces rares comme le chêne, qui couvre une grande partie de cette région, ou le noisetier seront détruites.«  Déjà 180 hectares de forêt sont passés sous les tractopelles d’Eldorado. « A terme, la source d’eau de Skouries va être contaminée par les substances chimiques.  »

Son collègue, Dimitris Melas, professeur de physique environnementale, a étudié attentivement le rapport d’activité sur l’environnement et les données des anciennes entreprises propriétaires du site. Selon lui, Eldorado Gold « mentionne un risque pour l’environnement mais ne l’évalue pas correctement«  et insinue une sorte de mensonge par omission. Des propos que dément  Eduardo Moura, vice-président d’Eldorado Gold. Il assure que son entreprise respecte scrupuleusement les réglementations environnementales grecque et européenne : « l’étude d’impact sur l’environnement des mines de Chalcidique aura pris cinq ans, entre son élaboration, sa révision et son approbation par l’Etat grec. Nous avons vingt ans d’expérience dans l’exploitation sûre et la réhabilitation des mines d’or à travers le monde. »

(Traduction: L'eau ne s'achète pas avec tout l'or du monde). Les conséquences pour l'environnement risquent de faire fuir les touristes de la station balnéaire de Ierissos.

« L’EAU NE S’ACHETE PAS AVEC TOUT L’OR DU MONDE ». Les conséquences de ce conflit pour l’environnement risquent de faire fuir les touristes de la station balnéaire de Ierissos. (photo CFJ/Y.K.)

La dégradation de l’environnement risque d’avoir un impact négatif sur l’économie d’une région très dépendante de la manne touristique. Chemins escarpés, paysages verdoyants, le village de Ierissos épouse la montagne et la mer. Mais la station balnéaire tourne au ralenti en cette période de l’année. Pas de clients, les rues sont vides. Les habitants attendent l’été avec impatience pour pouvoir travailler.

Iouros, 42 ans, gérant d’un restaurant au bord de plage, est inquiet. Il craint que la mine d’Eldorado Gold ne précipite la fermeture de son établissement : « Je suis contre ce projet. Tous les touristes vont fuir. Qui va revenir à Ierissos après ça?  »

… entraînant une catastrophe socio-économique

Le groupe minier avance qu’il a « triplé son personnel en un an », selon Petros Stratoudakis, PDG de Hellas Gold, au cours d’une conférence de presse le 2 avril. Selon lui, Eldorado Gold va créer d’ici deux ans, en Chalcidique, 3000 emplois en plus des quelque 1200 actuels. Une véritable chance dans un contexte de grave crise économique.

Pour les habitants de la région, ces trois mille futurs salariés ne compenseront pas les suppressions d’emploi dans l’agriculture et le tourisme provoquées par la dégradation de l’environnement. Pour eux, l’arrivée de l’entreprise canadienne génère davantage de coûts – sociaux, économiques et environnementaux – que de gains pour l’intérêt général de la région et de la Grèce.

Le cas de Skouries symbolise la difficile équation que doit résoudre l’État grec surendetté, qui a pour impératif de retrouver la croissance au plus vite. Quoiqu’il arrive, le mot d’ordre reste inchangé pour les habitants de la région : cette terre est pour eux une pépite naturelle. Pas question de laisser un groupe étranger voler les seules richesses qu’il leur reste. 

Ryad COUTO et Yassine KHIRI, à Ierissos

 

 

 

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