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Athènes, piquée par le sida

En deux ans, le nombre de personnes atteintes du SIDA a explosé en Grèce, surtout parmi la communauté héroïnomane d’Athènes. Cela révèle la fragilité des politiques de santé publique d’un Etat en pleine cure d’austérité.

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Des seringues jonchent les rues (photo Flickr/ Francis)

« Je me souviens, c’était en décembre 2010. En quelques semaines, nous avons dépisté quatre contaminations, alors qu’il n’y en avait que deux par an. C’est à ce moment-là que nous nous sommes dit que nous étions confrontés à une épidémie de sida dans le centre d’Athènes et qu’il fallait contacter les autorités. » C’est Eleni Kakalou qui le raconte. Médecin épidémiologiste à l’hôpital Evangelismos, dans le centre d’Athènes, elle a été une des premières personnes confrontées à la hausse du Sida dans la capitale grecque.

En 2010, les cas d’infections par VIH ont augmenté de 55% en Grèce. Derrière le chiffre spectaculaire se cache en fait l’explosion des contaminations dans un groupe bien particulier : les héroïnomanes. +1500% en un an. De quoi faire bondir le nombre de contaminations, dans un pays où le taux de prévalence du sida était historiquement bas. « L’’explosion des contaminations parmi les consommateurs d’héroïne a fait augmenter la proportion de personnes atteintes à l’échelle nationale », explique Marietta Mavropopoulo, de Médecins sans frontières. En Grèce, le groupe de consommateurs d’héroïne représente 8000 personnes environ dont 2800 à Athènes. Et pour la première fois, le nombre de nouveaux cas de sida chez les héroïnomanes a dépassé celui des homosexuels en 2012 (rapport du Centre européen pour la prévention et le contrôle des maladies).

Consultation médicale dans un centre de dépistage (PRAKSIS)

Consultation médicale dans un centre de dépistage (PRAKSIS)

C’est la crise qui a agi comme un détonateur. En 2010, beaucoup de grecs ont perdu leur emploi, vu leur salaire baisser ou leur couverture maladie expirer, « les centaines de personnes qui se sont retrouvées à la rue du jour au lendemain se sont plus exposées à la drogue ou à la prostitution bon marché », explique Marietta Mavropopoulo. Pour les immigrés qui arrivent au même moment d’Afrique, du Pakistan ou d’Afghanistan, la situation devient désespérante. Ils se retrouvent en concurrence avec les Grecs pour les petits boulots et les places en centre d’accueil. Démunis, certains augmentent leur consommation de drogue pour faire face à la violence de la rue, d’autres choisissent de vivre dans  des squats. L’exposition au virus devient plus importante. En quelques mois, les médecins voient le nombre de séropositifs exploser dans le centre d’Athènes.

« Toutes les conditions de l’apparition d’une épidémie étaient réunies »

« Rétrospectivement, on se rend compte que toutes les conditions de l’apparition d’une épidémie étaient déjà réunies », affirme Eleni Kakalou. Avant 2010, la Grèce était déjà très en retard sur les programmes de prévention et de lutte contre le sida. « L’attente pour avoir une place dans un centre de désintoxication était interminable et la distribution de seringues propres, largement insuffisante », déplore-t-elle. Selon les standards internationaux, il aurait fallu en distribuer entre 100 et 200 à chaque drogué par an quand le gouvernement n’en distribuait que 10. « Même depuis que le gouvernement a pris en charge l’épidémie, on atteint difficilement les 50 seringues propres », se lamente Eleni Kakalou.

Attente dans un centre relai de dépistage (PRAKSIS)

Attente dans un centre relai de dépistage (PRAKSIS)

L’important flux migratoire auquel est confronté la Grèce a également eu un rôle dans la propagation du VIH : « Il faut savoir que la Grèce est la porte principale d’entrée de l’immigration en Europe », précise Médecins sans frontières. En arrivant en Grèce, les migrants d’Afghanistan ou d’Iran, habitués à fumer des opioïdes, sont passés à l’injection. « Et ils se sont notamment mis à consommer du Sisa, ersatz d’héroïne, qui, en plus de favoriser les risques de contaminations par injection provoque l’excitation sexuelle, et multiplie les risques de relations non protégées », explique Eleni Kakalou.

« La réponse du gouvernement n’a pas été à la hauteur »

Si le gouvernement a mal anticipé la forte hausse du Sida, il a également rencontré des difficultés pour répondre à l’apparition de l’épidémie en 2010. « La réponse du gouvernement n’a pas été à la hauteur », tranche Eleni Kakalou. Premier problème majeur, la réponse publique est intervenue trop tard : « Le gouvernement savait qu’il y avait un problème, il en avait été informé par les professionnels de santé », soupire Marietta Mavropopoulo.

Le contexte de crise n’a pas aidé. Avec les plans de rigueurs successifs, le budget alloué à la santé a baissé de 32% depuis 2010. Les fonds des hôpitaux ont également baissé de 30 à 40% : « Une coupe aveugle des budgets sans penser aux conséquences sanitaires », regrette l’épidémiologiste qui considère que les erreurs de l’Etat ne sont pas toutes dues à la crise.

Distribution de traitements de substitutions (PRAKSIS)

Distribution de traitements de substitutions (PRAKSIS)

En 2010, le gouvernement a suspendu son programme de distribution de seringues pendant six mois et a limité celui de préservatifs gratuits : « Maintenant, nous avons même des patientes immigrées enceintes qui sont séropositives. » Les personnes contaminées par le VIH doivent attendre un à deux mois pour recevoir un programme de substitution. Pendant ce temps, elles continuent à se droguer dans la rue, en propageant le virus : « ET beaucoup de drogués, sans domiciles, se prostituent la nuit tombée pour financer leur dose. » Un cercle vicieux.

Face au problème, le gouvernement a privilégié une voie répressive. Le thème de l’immigré qui viendrait « répandre » des maladies en Grèce est devenu un sujet de campagne pour plusieurs partis politique. Pour lutter contre le fléau, la police a multiplié les interventions dans les maisons closes ou les squats où vivent les migrants. « Une catastrophe en terme de politique de santé publique car ça contribue à la destruction du lien de confiance entre médecins et drogués », regrette Médecins sans frontières.  Les héroïnomanes se cachent et se rendent moins dans les antennes des services de santé où ils avaient accès à des moyens de prévention, de peur de se faire arrêter.

Manifestation de l'association d'aide aux drogués Okana, place Syntagma (CFJ/RC)

Manifestation de l’association d’aide aux drogués Okana, place Syntagma (CFJ/RC)

Les associations d’assistance aux drogués ne peuvent pallier les insuffisances de l’Etat car leurs subventions ont été elles aussi coupées de 30 à 50%. Mardi 2 avril, Okana, l’une de ces associations  a manifesté dans la capitale grecque pour protester contre ces suppressions. « Je ne comprends pas ces coupes alors que nous sommes le seul pays occidental à connaître une hausse du Sida », explique Olga, 24 ans, avant d’ajouter: « Mais peut-être qu’il s’agit juste d’un manque de courage politique. »

Sofia ANASTASIO et Rémi CLEMENT

 

Quand la police envoie les drogués dans des camps de rétentions pour immigrés

La nouvelle a fait bondir les associations de défense des droits de l’homme. Au début du mois de mars, la police grecque a transféré 132 héroïnomanes du centre d’Athènes vers un camp de rétention pour immigrés au nord-ouest de la ville. Le centre de détention en question, situé à Amygdaleza est connu pour ses conditions difficiles. Selon Médecins sans frontières, les détenus ne « disposent ni de savon ni de dentifrice. »

Les drogués sont arrêtés en vertu d’une nouvelle loi, votée l’année dernière, qui autorise les autorités à interpeller tout immigré suspecté de vouloir porter atteinte à la santé publique. Déjà, en avril 2012, 31 prostituées avaient été arrêtées par la police grecque pour une infraction supposée à la même loi. Elles avaient alors subi des tests HIV contraints, et 29 d’entre elles avaient vu leur photo publiée dans les médias pour inciter leurs clients à aller se faire dépister.

Syriza, le deuxième parti politique du pays a dénoncé une opération « fasciste » et affirmé que « les droits de l’homme n’étaient pas un luxe mais un fondement indiscutable de la société grecque, qui ne pouvait être sujet aux exceptions. » L’autre parti de gauche, le DIMAR, membre de la coalition gouvernementale, a comparé la détention des héroïnomanes a des « pogroms organisés par la police grecque contre les drogués du centre d’Athènes. »

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