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« Le service militaire ? J’ai perdu neuf mois de ma vie et gagné dix kilos »

Le service militaire est toujours obligatoire pour les hommes. Le bac en poche, les jeunes sont conscrits neuf mois, aux quatre coins de la Grèce. Une échappatoire face à la crise ? Pas vraiment.

Devant le parlement place Syntagme, les "Evzones" sont aussi en service militaire

Devant le parlement place Syntagma, les « Evzones » sont aussi en service militaire. (photo daftgirly/Flickr)

 

Quand on lui parle de son service militaire, Nikolas est catégorique : inutile. « On s’est entraîné au tir trois fois seulement. Le reste du temps, tu te lèves a six heures du matin, tu fais ton lit, tu nettoies les toilettes et c’est tout », raconte le jeune homme de 24 ans, cigarette au coin des lèvres. Le service est obligatoire pour tous les hommes entre 18 et 40 ans. S’il n’a toujours pas été effectué à 35 ans, il est possible de payer 9000 euros pour l’éviter.

L’épreuve militaire n’est pour lui qu’une formalité archaïque qu’il serait temps de réformer : « Ils feraient mieux d’embaucher des femmes de ménages, et réduire la durée du service militaire a quelques mois. » Nikolas a fait neuf mois de service entre 2008 et 2009, dont sept à Métylène dans le froid du Nord de la Grèce. Le gîte et les repas sont pris en charge, et les conscrits sont même payés : en général, 8,60€ … par mois ! « Ma mère m’envoyait de l’argent pour que je puisse manger entre les repas », explique Nikolas. La conclusion est simple : « Au final, J’ai perdu neuf mois et gagné dix kilos ! »

 Une expérience nécessaire pour des familles plus traditionnelles

Un avis que ne partage pas Fortis, 22 ans, qui attend son tour avec impatience. D’une famille plus traditionnelle, le jeune homme considère le service militaire comme un rituel de passage nécessaire par lequel les garçons deviennent des hommes : « J’aurai une vie organisé, je ne pourrai pas me lever quand je veux. C’est la première chose vraiment sérieuse que tu fais avant de travailler », affirme Fortis. Il faut dire qu’il a de la chance : son frère ayant été dans la police militaire, il a de grandes chances d’effectuer son service là-bas. L’entraînement est plus intense les premiers mois, mais la tâche beaucoup plus simple : « La police militaire contrôle comment les soldats sont habillés, propres, et leur discipline », explique le jeune Grec.

Car ici comme ailleurs, tout est affaire de relations. Si on a de bons contacts, il est possible d’être muté à Athènes ou d’éviter de tomber dans les camps militaires du Nord où les conditions de vie sont plus rudes. Les plus chanceux peuvent même atterrir dans la marine ou l’armée de l’air, mais ces passe-droits sont de plus en plus rares. Le service civil n’existe pas en Grèce et seuls 5% des 48 000 conscrits chaque année disposent de dispenses pour des raisons physiques et médicales.

 Impossible de travailler dans le secteur public sans service militaire

« J’aurais bien voulu éviter d’y aller en me prétextant fou, sourit Alex, 27 ans, rencontré dans une soirée à Exarchaia. Mais je n’aurais pas pu travailler dans le secteur public après et j’aurais eu pas mal d’ennuis administratifs. » Les « fous » font partis des réformés « I5 » en Grèce. De I1 à I3, les jeunes hommes sont considérés aptes a toutes tâches, I3 regroupant ceux qui ont des problèmes de vue. Ceux en I4 ne peuvent pas porter d’armes, mais font leur service quand même. Ils sont affectés à d’autres tâches, comme Théo, boulanger. A 23 ans, il a encore deux mois à faire : « C’est une expérience comme une autre. C’est quelque chose que tu dois faire, et dont tu te fiches. »

Le service militaire a au moins le mérite de mélanger les genres : Alex est devenu professeur de physique, Théo venait de finir ses études de techniques en agroalimentaire avant d’être conscrit, tandis que Fotis et Nikolas étudient eux la programmation informatique.

Pour des jeunes sans diplômes, l’armée pourrait offrir de belles perspectives: le travail est garanti et plutôt bien payé par rapport à la moyenne des salaires grecs. Mais la crise est aussi passée par là, et les chances d’être embauché sont de plus en plus réduites. Pourtant, l’armée grecque est riche malgré des coupes budgétaires, à en croire Nikolas, «  Pendant mon service, ils avaient acheté des tanks allemands qui coutent des millions. Ils les ont achetés sans les munitions, ni même le personnel pour les utiliser. » Si une guerre éclatait demain avec la Turquie ou Chypre, pas de doute, les Grecs iraient à cheval.

Clothilde MRAFFKO et Morgan CANDA

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