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Liberté de la presse : les raisons d’une dégringolade

Classée 84e par Reporter sans frontières, sur 179, la Grèce fait partie des pays européens où la liberté de la presse est le plus en danger en 2013. D’autant qu’elle a perdu 14 places en un an.

La Grèce a chuté de 13 places dans le dernier rapport de Reporters sans frontières (RSF)

La Grèce ne fait pas partie de la liste rouge de Reporters sans frontières, mais passe à l’orange. (infographie RSF)

L’évolution du classement de la Grèce dans les rapports annuels de Reporters sans frontières témoigne d’une longue descente en queue du peloton européen : de 35e en 2009, le pays chute à la 70e place, stagne pendant 3 ans, puis dégringole à nouveau de 14 places dans l’édition 2013. Après la Bulgarie (87e), la Grèce est le pays européen le plus mal classé. Dans son rapport 2013, l’ONG fait explicitement référence à la situation des journalistes grecs :

« Encore plus inquiétante, la chute dramatique de la Grèce (84e, -14), où c’est dans un environnement difficile, tant socialement et professionnellement, que les journalistes doivent travailler. Ils sont exposés à la vindicte populaire et à la violence des mouvances extrémistes et des forces de police. »

La Grèce est le pays européen dont la chute dans le classement est la plus forte en 5 ans. | Infogr.am

La situation décrite dans le rapport RSF se vérifie sur le terrain : couvrir les manifestations est un calvaire pour les journalistes, surtout lorsqu’il s’agit d’être au milieu de deux camps hostiles. « C’est impossible de faire son boulot correctement, s’insurge Manos Horianopoulos, rédacteur en chef à News 247, un site d’actualité grec. D’un côté, tu as les manifestants qui refusent de te parler car ils pensent que tu vas déformer leur témoignage. De l’autre, tu as les policiers qui t’empêchent de filmer et te gazent sans aucune hésitation. »

Ces deux dernières années, deux journalistes sont devenus les symboles de cette prise en otage : Manolis Kypraios, rendu sourd par l’explosion d’un flashbang lors de la couverture d’un rassemblement en juin 2011 place Syntagma ; et Marios Lolos, un photographe frappé par des policiers lors d’une manifestation en avril 2012 devant le Parlement.

Catalogués « fascistes » ou « anarchistes »

En filigrane, cette situation traduit une perte de confiance envers les reporters grecs. «Il n’y a pas que la crise qui explique la baisse des ventes de journaux, affirme Manolis Petridis, un kiosquier de la place Syntagma. Il y a aussi la qualité des articles et le fait que les gens ont l’impression de voir toujours les mêmes sujets à la une : Tsipras, Aube dorée, ou la crise économique. » Les journalistes contactés expliquent ce manque d’originalité par la peur d’être « mis au placard » s’ils sont trop audacieux. Souvent polyglottes et titulaires au minimum d’un master, ils ne gagnent en moyenne que 700 euros contre un peu plus de 1000 euros avant la crise.

Les médias sont aussi régulièrement la cible des manifestants extrémistes : le 26 mars, la chaîne Mega TV a été prise d’assaut par des membres d’Aube dorée, mécontents de la diffusion d’une série turque le jour de l’anniversaire de l’indépendance grecque. Pour Babis Papadimitriou, chroniqueur économique sur la chaîne privée Skai, les journalistes sont trop rapidement classés par tendance politique : « C’est très facile d’être stigmatisé par des membres d’extrême gauche comme un « fasciste » si on fait l’apologie de l’austérité, ou un « anarchiste » si on dit que l’État ne fait pas son travail », explique-t-il en avouant avoir été attaqué en justice par quatre… journalistes, notamment pour avoir critiqué leur position pro-drachme.

Le « triangle du pêché »

Les liens entre le monde économique, les médias et la politique ont été qualifiés de « triangle du pêché » par Alexis Tsipras, leader de Syriza (coalition de gauche), en décembre dernier. Cette collusion suspectée remonte aux années 1980, quand les premières radios et chaînes de télévisions privées ont émergé en Grèce, sans véritable régulation de la part de l’État. Certaines ont exercé sans licence pendant plusieurs années, selon le rapport européen sur les médias grecs de 2011.

La plupart des groupes de médias sont aujourd’hui contrôlés par de riches industriels : Skai TV et Kathimerini sont financés par l’armateur Alafouzos ; la famille Bobolas, dont l’un des fils est le directeur d’Ellaktor, l’une des plus grandes compagnies de BTP du pays, est actionnaire majoritaire de la chaîne MEGA ; la famille Vardinoyannis, propriétaire de la radio Star Channel et actionnaire de Media, possède aussi d’importantes parts dans Motor Oil Hellas, l’un des opérateurs pétroliers les plus importants du pays… Autant d’exemples qui expliquent les conflits d’intérêts dans certains secteurs d’activité.

Quelques chiffres sur les médias grecs

41 journaux nationaux quotidiens, dont 14 sportifs

23 journaux nationaux paraissant uniquement le dimanche

10 hebdomadaires nationaux

9 stations de télévision, dont 6 privées

64 stations radios uniquement pour la région d’Athènes

1000 radios environ pour tout le territoire (internet compris)

Entre censure, menaces, et corruption

« Nous sommes dans une telle situation qu’on ne peut plus tout contrôler, admet Alessandros Lagadas, journaliste à l’ERT, la première chaîne publique grecque. On essaie de ne pas créer un esprit de panique et on se restreint car on a un rôle de sauvegarde de l’ordre public. » Au-delà de l’auto-censure, certains journalistes ont été arrêtés ou menacés pour leurs reportages ces deux dernières années : Kostas Vaxevanis, rédacteur en chef du media Hot Doc, a ainsi été interpellé par la police en octobre 2012 pour avoir publié les noms de 1991 clients grecs inscrits sur la liste Lagarde, créant les gros titres de la presse internationale sur l’absence de liberté de presse en Grèce, avant d’être finalement acquitté.

Autre cas largement relayé en février 2013, celui du journaliste Lefteris Xaralambopoulos du magazine Unfollow. Ce dernier reçoit des menaces de mort pour une enquête sur la contrebande du pétrole en Grèce de la part d’un actionnaire d’une des plus grandes compagnies pétrolières du pays, Hellenic Petroleum.  Vendredi 30 mars, le journaliste Nikos Grillakis s’est vu refuser la diffusion  de son reportage sur la hausse des prix de l’électricité sur la chaîne publique ERT.

Parfois, les liens entre la police et les journalistes sont plus troubles. « Les étudiants ne veulent plus laisser filmer les journalistes, explique Vicky Andaint, une étudiante de la faculté de Sciences économiques d’Athènes. On les suspecte de transmettre leurs vidéos à la police pour identifier puis arrêter les manifestants ou les immigrés.»

Le moment de se remettre en question ?

Ce qui transparaît des rencontres avec les journalistes grecs, c’est avant tout l’envie d’en finir avec cette vision de la profession. «Depuis 20 ans que je suis dans le métier, j’observe une nette régression de la qualité du journalisme grec, regrette Alexander Lagadas. Avant, il y avait des chaînes qui appartenaient à des gens du métier, qui faisaient des investigations poussées. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. »

A Babis Papadimitriou, de Katimerini, la conclusion, plutôt amère : « Beaucoup de choses écrites sur la Grèce sont du mauvais journalisme, qui cherche le sensationnalisme et ne montre jamais le juste milieu. Tant que ça ne changera pas, un conseil : ne faites jamais confiance à ce que vous dit un journaliste grec. »

Alexandre CAPRON

Remerciements à Sarra BEN CHERIFA et Claire COLNET pour les témoignages

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