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Séries télé : la Grèce voit la vie en turc

Depuis deux ans, les séries turques ont envahi la télévision hellénique. Avec des parts d’audience défiant toute concurrence, elles ont réveillé l’intérêt des Grecs pour leurs voisins, qu’ils découvrent sous un nouveau jour. Autopsie d’une addiction. 

Tous les soirs, la Turquie s’invite dans les foyers grecs. Les yeux tournés vers les rives du Bosphore, ils sont plus d’un million à suivre quotidiennement les aventures de Soliman le magnifique, ou encore de Fatmagul, les héros de feuilletons turcs éponymes.

« Il faut dire qu’il n’y a rien d’autre à voir à la télé », admet Maria, jeune étudiante de 20 ans, dont la toute la famille se passionne pour ces soaps à la sauce orientale. Bien plus qu’un simple phénomène de mode, ils ont littéralement envahi le paysage audiovisuel grec, au détriment de la production nationale.

séries turques

Les séries turques envahissent aussi les kiosques à journaux.(Photo CFJ/A.C.)

Avec la crise (encore elle), les chaînes privées ont acheté en masse ces séries bon marché et extrêmement populaires dans les Balkans et au Moyen Orient. « Un épisode de série turque coûte 3 000 euros, contre 30 000 euros pour un programme grec », d’après Dionysia Marinou, journaliste spécialisée dans les médias. Pour les diffuseurs, le calcul est vite fait, surtout au regard des audiences, qui oscillent généralement entre 30 et 50% de parts de marché.

La chaîne privée MEGA avait déjà diffusé un feuilleton turc, Les frontières de l’amour, en 2004. Mais la tendance a vraiment décollé en 2010, avec le lancement de plusieurs séries stambouliotes par la chaîne ANT1.Les Grecs, dont les sorties se retrouvent limitées par la crise, découvrent alors Les milles et une nuit ou Kismet, deux mélodrames qui n’ont rien à envier aux Feux de l’amour ou à Plus belle la vie.

Comme les audiences sont au rendez-vous, toutes les autres chaînes suivent le mouvement. Pour le plus grand plaisir des téléspectateurs.« Ces séries me font du bien, elles me permettent de ne plus penser à mes problèmes. Elles dépeignent des sentiments humains très forts. C’est agréable par les temps qui courent » confie Vassiliki, mère au chômage de 39 ans.

Pour autant, rien ne laissait présager un tel engouement au sein du peuple hellénique. Et pour cause : de fortes tensions opposent les frères ennemis que sont la Grèce et la Turquie, et ce depuis la domination de l’Empire ottoman dans les Balkans. Précisément la période que retrace Soliman le Magnifique !

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Loin de susciter le dégoût, les péripéties du sultan et de sa favorite Roxelane sont sur toutes les lèvres. « Ma mère est totalement fan. Tous les soirs elle se dépêche de préparer à manger pour regarder Soliman. Impossible de la joindre pendant qu’elle est devant sa télé », se moque Anastasis, jeune barman pas vraiment féru de télé.

Les séries plus fortes que la diplomatie

En deux ans, les séries turques ont accompli un exploit que tous les diplomates peuvent leur envier : « En regardant leurs programmes, on s’est rendu compte que les Turcs n’étaient pas si différents de nous. Nous mangeons les mêmes choses, nous écoutons les mêmes musiques, nous avons du vocabulaire en commun… Nous sommes pareils ! Après tout, nous sommes voisins », s’enthousiasme Anastasia. Cette choriste de 30 ans a fondé le fan club grec de l’acteur Burrak Hakki, dont la plastique fait chavirer les cœurs dans tout le pourtour méditerranéen.

« Les femmes grecques en particulier se sont rapidement identifiées à leurs homologues turques. Elle ont découvert des personnages modernes portant de beaux vêtements, sans voile, mais surtout des femmes indépendantes, et à la vie amoureuse fascinante », analyse Dionysia Marinou.

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Entre modernité et traditionalisme, les séries turques, libérales pour le monde arabe, revêtent au contraire un aspect conservateur qui plaît aux Grecs, nostalgiques des valeurs du passé, comme la famille. « On s’est converti au mode de vie occidental et on a oublié nos propres coutumes. Les séries turques nous rappellent l’époque qu’ont connue nos grands-mères », explique Vassiliki.

La Turquie ne pouvait rêver d’une meilleure vitrine pour éveiller l’intérêt des téléspectateurs grecs et imposer sa marque dans la région. En témoigne l’utilisation de bribes de turcs dans les conversations. Les plus accros vont même jusqu’à apprendre cette langue qu’ils entendent tous les soirs, les séries étant diffusées en version originale sous-titrée. De quoi faire enrager les nationalistes en tous genres…

Une tendance qui ne plaît pas à tout le monde

Fervents détracteurs des productions turques, qu’ils assimilent à des instruments de propagande, les membres d’Aube dorée ont déjà organisé plusieurs manifestations pour contrer ce phénomène qui les dépasse. Dernière en date, la marche menée jusqu’au siège de la chaîne MEGA, le 25 mars, lors de la fête d’indépendance du pays. Patriotiques et respectueuses, les chaînes grecques n’ont diffusé aucune série turque ce jour-là. A l’exception de MEGA, qui a proposé un épisode de Fatmagul à ses téléspectateurs. Dans la foulée, près de 500 personnes se sont rendues devant les locaux de la chaîne pour y jeter des œufs et des yaourts.

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En décembre 2012, Kostas Spyropoulos, alors directeur général du groupe de télévision publique ERT, est licencié pour avoir financé une partie d’un documentaire, Kismet, consacré à l’influence des séries turques dans le monde. La version officielle mentionne des procédures irrégulières et une contribution à la propagande turque… Qu’importe, le documentaire en question, coproduit par Arte ou encore Al Jazeera, est actuellement en tournage. Derrière la caméra, Nina Maria Paschalidou. Une réalisatrice grecque.

Aurélie CARABIN

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