CԱltԱre / SOCIΞTé

Pythagore, le village aux mille sages

Appliquer le théorème de Pythagore à Pythagore ? Le village natal du célèbre mathématicien, situé sur l’île grecque de Samos, livre une autre vérité : on trouve dans ce petit coin de paradis un millier d’habitants d’une sagesse hors du commun. Reportage (et diaporama).

Pythagore est omniprésent dans son village éponyme, comme ici avec cette statue au bord de la mer Égée

Pythagore est omniprésent dans son village éponyme, comme ici avec cette statue au bord de la mer Égée.

Pythagore ? Pour l’immense majorité des Terriens, ce nom renvoie au célèbre théorème géométrique récité au cœur de l’adolescence. Mais aussi vrai que, dans un triangle rectangle, AB² + BC² = AC², Pythagore est avant tout un grand intellectuel grec du VIe siècle avant J-C. Il a donné son nom à son village de naissance, situé sur l’île grecque de Samos, au large de la Turquie. Du prof de maths au vieux loup de mer, en passant par les écoliers ou les femmes d’affaires, les mille résidents de ce site protégé par l’UNESCO semblent habités par la philosophie de Pythagore. « Nous l’avons en nous, confirme Petros Sofianos, qui enseigne les mathématiques dans l’école du village. Cela se renforce ces derniers temps puisque, selon moi, chaque fois que l’humanité traverse une crise, morale ou économique, elle retourne aux idées de ses premiers philosophes, dont Pythagore. Je le vis très fortement. »

Pour ce sexagénaire passionné, au verbe abondant et au regard vif, la référence à Pythagore est incessante. Petros est l’un des soixante-cinq membres de l’académie Pythagoria, chargée de faire vivre la pensée du célèbre scientifique à travers conférences, séminaires et autres échanges intellectuels. Mais pas seulement : « Nous faisons venir des experts pour évoquer la relation entre géologie et mythologie sur l’île, relate l’enseignant de sa voix chaude. Aussi, chaque année au mois de juillet, nous nous habillons de blanc et fleurissons la statue de Pythagore. J’ai même écrit un poème à sa gloire, il est affiché dans la salle des profs. »

Des triangles rectangles pour orner les murs de l’école

Un exemple de triangle rectangle dessiné sur les murs de l'école de Pythagore

Un exemple de triangle rectangle dessiné sur les murs de l’école de Pythagore.

L’omniprésence de Pythagore dans la vie du village se retrouve jusque sur les murs du « gymnase », le nom donné à l’école. En France, certains taggent leur collège de slogans vindicatifs, empruntés à NWA, le célèbre groupe de hip hop américain. Ici, ce sont des figures géométriques. Impossible de parcourir dix mètres sans croiser un triangle rectangle dessiné par les élèves sur les fondations de leur lieu d’apprentissage.

Au sein-même des classes, les cours de mathématiques sont l’occasion de vérifier l’influence de Pythagore. Bien sûr, chaque élève de 14 ans, d’Aristote à Elefteria (« liberté » en grec) en passant par Yoanna, connaît sur le bout des doigts la vie de leur glorieux aîné. Mais au poignet de chacun d’entre eux se trouve aussi noué le même bracelet marron composé de douze nœuds. « C’est un cordon de géométrie pour apprendre de manière ludique les figures en général et le théorème de Pythagore en particulier, détaille Petros. Pythagore lui-même l’a inventé il y a 2 500 ans, c’était un jeu à l’époque ! »

Petros Sofianos, le prof de maths du village, enseigne la géométrie à ses élèves avec ce cordon original

Petros Sofianos, le prof de maths du village, enseigne la géométrie à ses élèves avec ce cordon original

Démonstration devant le tableau blanc de la salle vétuste où se déroule le cours de maths du jour. Petros et l’un de ses disciples manipulent le cordon et font apparaître toutes les figures géométriques possibles. Ils connaissent grâce aux nœuds la dimension de chaque côté des carrés et autres rectangles ainsi représentés.

La cloche retentit et sonne la fin du cours. Tous les enfants du monde se précipiteraient dehors pour profiter de la récréation. Ici, aucun n’oublie de saluer Petros tendrement, en se touchant réciproquement le haut du visage, signe de respect et de bienveillance. Nouveau signe également de la sagesse de ces Pythagorites (les habitants de Pythagore), qui ne cessera de s’imposer comme une évidence au fil des rencontres effectuées lors de ce périple insulaire.

Le vieux pêcheur qui aimait philosopher

Jiannis Pascalis est un pêcheur de 63 ans et a toujours vécu sur l’île de Samos. Troublant sosie du capitaine Haddock, il parle couramment sept langues (pas le français !) grâce à ses nombreux voyages sur les mers du monde mais… ne sait pas écrire son propre nom. « Jusqu’à mes 13 ans, je n‘allais à l’école qu’une fois par semaine car je devais aider mon père qui était pêcheur lui aussi, relate-t-il dans un anglais impeccable, assis à la terrasse d’un bar du port de Pythagore. Puis j’ai définitivement quitté l’école car j’étais prêt à accompagner mon père sur de plus gros bateaux. »

Le visage marqué par la vie, la voix éraillée et les ongles noircis, Jiannis semble avoir facilement dix ans de plus. Il n’en reste pas moins parfaitement lucide sur les maux qui frappent la société grecque : « Je suis très inquiet pour la nouvelle génération. La plupart des jeunes d’aujourd’hui ne travaillent pas et vivent toujours chez leurs parents à 25-30 ans, déplore-t-il en fronçant ses épais sourcils. Nous sommes un peuple intelligent mais fainéant. »

Jiannis Pascalis, vieux pêcheur aux allures de capitaine Haddock, ne sait pas écrire mais ne parle pas moins de sept langues !

Jiannis Pascalis, vieux pêcheur aux allures de capitaine Haddock, ne sait pas écrire mais ne parle pas moins de sept langues !

Rapidement, la discussion, très riche, prend un tournant spirituel. « La Grèce perd sa culture. Nous résistons ici à Samos grâce à la présence passée de Pythagore mais, déjà, les enfants n’apprennent plus à jardiner, à danser, à jouer de la musique ni à philosopher, alors que tous les philosophes viennent de Grèce. »

Qu’apporte la philosophie à un vieux loup de mer comme Jiannis ? « Elle me permet de rester relax, de ne pas me tuer ! L’un des proverbes grecs les plus répandus est l’équivalent de « Never mind » en anglais (« Peu importe » ou « Laisse tomber » en français), sauf qu’ici nous utilisons le mot « Philotimo », qui n’existe nulle part ailleurs. Cela signifie « être ami avec sa fierté », mais aussi savoir respecter à la fois ses amis, sa famille, la justesse et la droiture d’esprit. J’essaye d’appliquer ce précepte tous les jours de ma vie. »

Élisabeth Pascalis, la magnifique épouse de Jiannis, originaire de Norvège, glisse alors, dans un mélange d’humour et de fatalisme : « Tout tourne autour de la philosophie ici, mais ce n’est pas ça qui va nous fournir de l’eau et de la nourriture… »

Avant de repartir préparer son bateau en bois pour la pêche de la soirée, Jiannis-le-sage ne perd pas de vue la crise économique qui touche son pays. Et ne se départit jamais de son œil rieur. « Cette île est le paradis pour moi. Mais les Européens devraient nous payer pendant un million d’années car on leur a donné l’Alpha et l’Oméga ! », rigole-t-il de bon cœur.

« Ce village a une âme »

Ce témoignage émouvant est parfaitement révélateur de l’état d’esprit des Samiotes (les habitants de l’île de Samos). « Tout est métaphorique et philosophique ici »,

Marina Kitrilakis savoure chaque moment passé à Pythagore, où elle s'est installée il y a trois ans

Marina Kitrilakis savoure chaque moment passé à Pythagore, où elle s’est installée il y a trois ans

s’émerveille Marina Kitrilakis, chasseuse de tête suisso-grecque de 57 ans. Installée à Pythagore depuis trois ans, cette femme élégante connaissait l’île depuis ses 30 ans. Le coup de cœur pour ce site archéologique de premier plan, où Cléopâtre aimait venir se ressourcer, a été immédiat. « Ce village a accueilli de grandes civilisations d’avant Jésus-Christ et il est tellement bien préservé que tout ce que nous voyons aujourd’hui, les gens pendant l’Antiquité le voyaient aussi, se réjouit-elle en observant le soleil se coucher sur la mer Égée. Je suis émue spirituellement par ce spectacle fabuleux et ces preuves du passé. Si avec ça tu ne deviens pas philosophe… »

Pour cette polyglotte née au Caire de parents grecs et habituée à côtoyer la haute société suisse dans la première partie de sa vie, la découverte de la vie paisible à Pythagore s’est faite tout naturellement : « Les gens ont toujours quelque chose de positif à te dire. Dans la plupart des villages au monde, le fait que tout le monde se connaisse peut devenir pesant. Ici pas du tout, grâce à la bonté d’âme et à la chaleur des habitants. »

Marina, passionnée de philosophie depuis son enfance, semble en tout cas avoir trouvé son havre de paix à Pythagore. « Quand j’ai emménagé ici, certains de mes proches pensaient que je ne supporterai pas de vivre sur une île, se souvient-elle. Mais elle n’est pas comme les autres : son énergie m’a toujours aidée quand j’avais des problèmes à résoudre. Aujourd’hui, Samos me manque quand je pars pour voyager. Je sens mon petit cœur battre. »

Au moment de regagner Athènes après seulement 48 heures de présence sur place, le même genre de sensation envahit l’esprit. L’avion fait déjà chauffer ses moteurs sur le tarmac du petit aéroport de Pythagore et survole bientôt les montagnes de Samos. Le cœur bat. Assurément, Jiannis le pêcheur avait raison : « Ce village a une âme. »

Pythagore en cinq dates :

  • 580 avant J-C : naît sur l’île de Samos
  • 551 avant J-C : à 18 ans, première initiation aux sciences et à la philosophie, sur l’île de Lesbos
  • De 535 à 522 av. J-C : banni de Samos par le roi Polycrate
  • 532 av. J-C : fonde son école à Crotone, en Italie
  • 495 av. J-C : meurt à Métaponte, à 85 ans

 

Texte et photos : Julien NÉNY, à Pythagore

Tags: , , , , ,

One Comment

  1. C ‘est avec plaisir que j’ai découvert votre page concernant Pythagorio.Cela fait maintenant 23 ans que nous y passons des vacances,Samos est une île tres attachante et nous avons maintenant des amis grecs que nous sommes toujours contents de retrouver.La mer est belle, de belles balades en montagne à faire également , le capitaine Haddock est pour nous un familier
    Yassou!