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Les murs ont la parole

Sur les murs, les façades, les trottoirs d’Athènes, les oeuvres de street-art prolifèrent. Elles tentent de raconter la crise en réinvestissant l’espace public.

« Cet artiste crée avec ces masques à gaz une sensation de pessimisme et d’étouffement, qui reflètent bien l’état d’esprit du pays », explique Kostas Kallergis. (Photo: CFJ/G.K.)

« Cet artiste crée avec ces masques à gaz une sensation de pessimisme et d’étouffement, qui reflètent bien l’état d’esprit du pays », explique Kostas Kallergis. (photo CFJ/G.K.)

« Les graffitis ne sont pas nouveaux à Athènes. Mais, avec la crise, l’art a épousé la politique. » Kostas Kallergis est journaliste free-lance. A l’automne dernier, son documentaire, intitulé The Wake up call, se penchait sur le parcours de quatre graffeurs athéniens. Quatre univers, comme autant de points cardinaux pour parcourir les rues de la capitale, dont les murs saturés sautent aux yeux du promeneur.

Rues du quartier Exarchia couvertes d’affiches, fresques sur les façades des immeubles, trottoirs taggés et même gravés… A Athènes, le béton a remplacé le chevalet. La crise s’expose sur les murs. « Il y a dix ans, il n’y avait que des slogans militants ou des dessins de fleurs et de papillons. Maintenant, la grande majorité des oeuvres concernent la situation dramatique du pays. »

Une prolifération d’autant plus visible que les autorités ne peuvent plus lutter contre cet investissement de l’espace urbain. Le manque criant de moyens dissuade de toute tentative de nettoyage. « Les hommes politiques n’ont pas assez d’argent pour recouvrir les graffitis, donc ils laissent faire. Avant la crise, on ne trouvait pas un tag dans le quartier de Plaka (NDLR : quartier proche de l’Acropole). Aujourd’hui, il y en a partout. »

Dentiste le jour, graffeur la nuit

Un déploiement pas découragé par l’illégalité. Dans les faits, il demeure interdit de déposer sa marque sur un bâtiment public. Les artistes doivent compter sur leur malice pour tromper les forces de l’ordre. Le sourire aux lèvres, Kostas Kallergis raconte l’histoire d’un de ses contacts, ayant eu à faire à une patrouille. L’homme était en train de décoller un pochoir, utilisé pour ses activités illicites. « Quand la police l’a pris sur le fait, il leur a dit qu’il décollait cet affreux poster qui défigurait son quartier. »

L’ancienne école Polytechnique est un terrain privilégié pour les graffeurs d’Athènes. (photo CFJ/A.L.)

Pourtant, street-art n’est pas synonyme de radicalité. « Quand j’ai commencé à rechercher des artistes pour mon documentaire, je croyais qu’ils étaient tous anarchistes, anti-autoritaires, branchés culture urbaine, raconte Kostas Kallergis. J’avais tort. L’un d’eux, par exemple, était dentiste la journée, et pratiquait son art le soir. Il n’appelle pas à la révolution, mais veut simplement interpeler la population. »

Une démarche proche de celle de Bleeps. Derrière ce pseudonyme se cache un graffeur prolifique des ruelles athéniennes. Mais l’artiste ne se vit pas comme porte-parole de son peuple. « Je ne représente personne puisque je n’ai jamais été élu. Mes dessins sont des interprétations personnelles. Comme un journal intime que je propose au public. »

Le documentaire The Wake Up Call pour réveiller la Grèce

De fait, la plupart des compositions couvrant les murs d’Athènes dressent un constat plus qu’elles n’imaginent une sortie de crise collective. Le flâneur à l’oeil avisé tombera sur des personnages étranglés et détroussés, des caricatures de banquiers et d’hommes politiques, des allégories de la Grèce en souffrance.

« La crise est un terrain très fertile pour ce genre de créations, témoigne Bleeps. Mon style s’inspire de l’époque dans laquelle nous sommes, de la façon dont le néo-libéralisme a affecté nos vies dans toutes ses dimensions. »

Pour Kostas Kallergis, une oeuvre en particulier résume à elle seule la situation de son pays. « C’est un graffiti d’un artiste nommé Sidron. Il représente un masque à gaz, avec écrit Bienvenue dans la civilisation de la peur. Je crois que ce dessin dit tout de la suffocation du peuple grec. »

Pour ouvrir les fenêtres et rendre à chacun sa respiration, Bleeps s’est fendu d’un dessin ayant inspiré Kostas Kallergis au moment de baptiser son documentaire. The Wake Up Call montre une petite fille, les sourcils froncés, soufflant dans une trompette. Au-dessus, deux petits mots, en anglais et en grec : « Réveillez-vous ! »

Gerd KIEFFER et Antoine LOUVARD

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