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Le bonheur est dans l’escargot

Crise, chômage, insécurité… De plus en plus de jeunes Grecs quittent les villes pour retourner cultiver la terre de leurs ancêtres. Les sœurs Vlachou, à la tête d’une entreprise d’élevage d’escargots implantée dans tout le pays, incarnent cet espoir d’un futur meilleur.

Les deux jeunes femmes sont à la tête d'une des entreprises agroalimentaires les plus florissantes du pays.
Les deux jeunes femmes sont à la tête de l’une des entreprises agroalimentaires les plus florissantes du pays. (photo CFJ/F.B)

Ils sont une quarantaine, rassemblés dans le hangar flambant neuf de la ferme d’escargots des sœurs Vlachou, à deux pas des sites archéologiques de Corinthe. Après un film de présentation sur l’héliciculture, tous se dirigent vers les carrés de verdure grillagés où paissent les escargots. Certains visiteurs viennent de très loin pour se renseigner sur l’élevage de gastéropodes. C’est le cas d’Alexandros Vavladellis, cet étudiant en business de 21 ans tout juste arrivé de Mytilène, sur l’île de Lesbos proche de la Turquie. « Ma famille a des terrains là-bas que je veux cultiver. Sans cela,  je ne trouverai pas de travail », raconte-t-il.

Tous rêvent d’une success story à la Vlachou, du nom de Maria et Penny, ces deux pétulantes sœurs de 32 et 30 ans que rien ne prédestinait à l’élevage. Filles d’un directeur de théâtre et d’une femme d’affaires, elles étudient les langues étrangères, enchaînent les voyages, puis décident de revenir dans leur région d’origine monter la toute première ferme d’escargots du pays. A l’époque, Maria est traductrice en Suisse, Penny professeur de langues en Grèce. « Je voulais rentrer au pays mais je savais que je ne trouverais pas d’emploi, confie l’aînée. C’était en 2007. L’idée a jailli alors que je mangeais des escargots hors de prix dans un restaurant suisse. J’ai appelé ma soeur. Ce jour-là, il pleuvait tellement en Grèce qu’elle s’est exclamée : nous aussi, on pourrait en élever ici ! » Pari audacieux : les escargots sauvages sont un mets traditionnel de Crète. Mais la Grèce continentale n’en consomme que très peu. Et encore moins d’animaux d’élevage.

« La plupart des Grecs ont un terrain à la campagne »

Quand les deux sœurs font part de leur projet à leurs proches, tous leurs rient au nez. C’est le début de la crise et personne, surtout pas les banquiers, ne croit en leur idée. Elles convainquent difficilement leur famille de leur prêter le capital de départ et leur grand-père de leur donner une partie de ses terrains. En 2008, elles démarrent leur élevage, intégralement bio, avec l’aide d’un agronome. Penny acquiert le savoir-faire auprès d’éleveurs italiens et reprend des cours du soir à l’Institut d’agronomie de Corinthe, Maria se charge de l’administratif. Aujourd’hui, elles emploient dix salariés et sont à la tête d’un élevage de 1700 hectares, répartis sur 169 exploitations dans toute la Grèce. La dernière vient d’ouvrir en Allemagne en 2012, et une autre devrait prochainement voir le jour à Chypre. Chacune d’entre elles sont liées à l’entreprise par un système de franchise. Grâce à leurs études – Maria parle neuf langues –, les deux femmes sont rompues aux méthodes du commerce international. Elles exportent 70% de leur production et comptent sur un marché très dynamique dans les prochaines années, notamment en Asie.

Un agronome explique aux agriculteurs les principes de l'"heliciculture".(photo CFJ/F.B)
Un agronome explique aux agriculteurs les principes de l’ »héliciculture ». (photo CFJ/F.B)

En cinq ans seulement, les deux sœurs sont devenues les égéries du « retour à la terre ». Elles ont même été sacrées « jeunes entrepreneurs de l’année 2011 ». Maria est aussi un membre fondateur de l’Association des start-up helléniques, qui encourage les Grecs à monter leurs propres entreprises. Et chaque semaine, les sœurs accueillent – gratuitement – tous ceux qui cherchent des renseignements sur l’héliciculture. « La plupart des Grecs ont une maison ou un terrain à la campagne. Pourquoi ne pas le valoriser ? », s’interroge Maria.

Un million et demi de Grecs tentés par l’exode urbain

A l’instar de la ferme d’escargots de Corinthe, des centaines de start-up agricoles ont vu le jour en Grèce depuis le début de la crise, en réaction à la hausse du chômage, à l’amputation des salaires et à la fermeture de nombreux commerces. Culture d’oliviers, d’orangers ou encore apiculture : toutes les productions et toutes les régions sont concernés. Le phénomène est difficile à mesurer. Les estimations vont de 38 000 « néo-paysans », selon la Confédération panhéllenique des unions coopératives agricoles (Paseges) à 1,5 million pour Greenpeace. Mais l’idée semble séduire les Grecs : selon un sondage de mars 2012 réalisé pour le ministère de l’Agriculture, plus d’un million et demi d’entre eux envisageraient de quitter la ville pour habiter en province.

La famille Triantafyllou a déjà sauté le pas, en quittant Athènes pour Salamine, au large du Pirée. « J’étais opticien. A 55 ans, j’ai décidé de tout plaquer pour acheter un terrain sur cette île », confie le père, venu à Corinthe accompagné de ses deux jeunes fils, George et Dimitri. « L’élevage d’escargots nous tente, nous allons faire analyser l’eau et le sol de nos terres pour évaluer nos chances de réussite. »

Pour ces néo-ruraux, majoritairement jeunes et diplômés, retourner à la terre n’est pas toujours un choix. Acculés par les difficultés économiques, certains voient la campagne comme un refuge. Evangelos Vergos, directeur du Centre pour entrepreneuriat agricole à l’American Farm School de Thessalonique, dont les cours pour adultes sont de plus en plus prisés, voit dans le phénomène un « besoin désespéré » de survie.

« Créer une Grèce nouvelle »

Tous ne réussiront pas leur pari : « C’est un trait de caractère très grec que de vouloir tout, tout de suite. Les gens qui viennent se renseigner ici repartent parfois déçus car ils réalisent qu’il faut du temps et du travail pour que ça marche », affirme Penny Vlachou. Pour elle, l’implication personnelle fut une clé de sa réussite : « Je rêve escargot et je vis escargot. » Nombre d’exploitations conçues dans la précipitation, via des montages financiers fragiles et sans connaissances techniques suffisantes, mettent rapidement la clé sous la porte, selon Evangelos Vergos.

Les escargots ont besoin de verdure et d'humidité pour leur croissance.( photo DR)
Les escargots ont besoin de verdure et d’humidité pour leur croissance. (photo DR)

Mais pour beaucoup, comme les sœurs Vlachou, l’agriculture reste le secteur de demain. « Le rêve des parents pour notre génération, c’était qu’on devienne fonctionnaire à la ville, rappelle Penny. La crise a mis fin à cette époque, obligeant les mentalités à changer. Les jeunes doivent comprendre qu’il faut prendre des risques pour créer une Grèce nouvelle. » Où travail de la terre rimerait avec modernité et créativité. Les sœurs Vlachou ont débroussaillé le terrain et continuent d’innover : l’Institut agronomique d’Athènes planche déjà pour elles sur une ligne de cosmétiques… A base d’escargots.

  L’héliciculture, c’est quoi ?

Une ferme d’escargots se présente sous la forme de petits parcs délimités par des filets aux mailles fines de type moustiquaire – non pas pour les empêcher de sortir mais pour les protéger des prédateurs. Un parc fait une vingtaine de mètres carrés, soit une capacité maximale de 3 000 escargots (pour une croissance optimale, on estime qu’il ne faut pas dépasser 150 escargots au mètre carré). Les gastéropodes se nourrissent naturellement des plantes qui ont été semées dans le parc (trèfle, chardon, tournesol, colza, …) et de l’eau qui est vaporisée chaque soir.

Floris BRESSY et Claire COLNET


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