SOCIΞTé

La ville test de l’intégration rom

 Agia Varvara, localité en banlieue d’Athènes, accueille une communauté de plus de 3000 Roms. Bien loin des clichés, ses membres sont fondus dans la vie locale. Mais pas dans le système éducatif, ce qui tend à freiner leur intégration pleine et entière à la société grecque.

A 12 km à l’Ouest d’Athènes, au pied du mont Egaléo, Agia Varvara, une municipalité sans histoire. 30 000 habitants, deux lycées, un cinéma en plein air et une piscine municipale comblent le vide d’une ville aux pavés bien proprets. Rien dans les environs ne laisse penser que la commune soit autre chose qu’une banlieue dortoir comme on en trouve dans toutes les métropoles européennes.

Pourtant, dès que l’on pénètre le collège de la ville, rue Redestou, une scène étrange attire le regard : les murs blancs sont maquillés de poèmes rédigés dans une langue qui ne ressemble à rien de connu, et encore moins au grec. Et pour cause : ces poèmes sont écrit dans une langue non-écrite, la langue tzigane.

Poèmes grecs traduits en langue tzigane

Poèmes grecs traduits en langue tzigane. (photo CFJ/D.dA)

« Ils ne partagent pas la même conception de l’éducation »

Maria Potiropoulou est la sous-directrice de cette école depuis 13 ans. Quand elle a commencé à y enseigner l’histoire et l’anglais, moins d’un tiers des enfants étaient roms. Aujourd’hui, ils sont près de 45%. L’institutrice n’est pas utopiste, juste engagée. Elle décrit une situation complexe, avec ses succès et ses échecs. Elle avoue que c’est dur de gérer ces élèves qui « ne partagent pas les mêmes valeurs, la même conception de l’éducation ». Elle est fatiguée. Épuisée même. Mais elle est fière de nous parler de ses anciens élèves, ceux qui ont réussi. « Deux d’entre eux sont même allés jusqu’à l’université. »

Elle sort un cahier, cherche des photos où l’on voit leur visage. Puis elle décrit les projets qu’elle a mené, ses initiatives pour pousser l’intégration des jeunes Roms. « Les enfants tziganes aiment beaucoup participer aux projets, là où ils n’ont pas juste à écrire et lire. On a traduit des poèmes grecs dans leur langue qui est non écrite. On a les a aussi poussé à écrire des poèmes où la famille était invitée à participer », explique-t-elle.

La méfiance à la racine du mal

Une classe du collège à Agia Varvara

Une classe du collège à Agia Varvara (photo CFJ/D.dA)

L’objectif est surtout de montrer qu’on s’intéresse à eux, à leur culture. « Quand j’ai commencé à enseigner l’Histoire, j’ai décidé de leur apprendre l’histoire de la ville et la leur, celle des premiers roms à s’être installés ici, déclare-t-elle. Ils sont très intelligents, très malins. Mais ils ne sont pas disciplinés, on a beaucoup de mal à suivre le cursus. Il faut improviser tout le temps pour attirer leur attention. »

Car dans l’enceinte de l’école, certains problèmes sont persistants. L’absentéisme des élèves roms ronge le système éducatif en ralentissant le rythme général des élèves, tziganes ou non, et les conflits éclatent régulièrement entre instituteurs et parents qui voient, incrédules, leurs enfants redoubler. Ces parents ne peuvent, par leur niveau d’éducation ou leur absence au foyer, aider leurs enfants avec leurs devoirs.

Un sentiment d’exclusion persistant

Autre inquiétude de l’institutrice : l’exacerbation de certains propos et comportement racistes, surtout depuis depuis la crise. « Ils estiment qu’il y a du racisme. Mais parfois, à l’école, on se rend compte que ça marche aussi dans l’autre sens. Surtout depuis qu’ils représentent la moitié des écoliers », affirme-t-elle. Ce sentiment d’exclusion que ressentent nombre d’entre eux, nourrit leur rejet des autres et la tentation communautariste.

Anna Lydaki, professeure de sociologie à l’université Pantheion et spécialiste du folklore et de la culture rom, confirme ce phénomène. « Ils pensent qu’on ne veut pas d’eux, qu’ils ne sont pas acceptés par les autres élèves. » Selon elle, ce sentiment nourrit et entretient l’absentéisme : « Les aïeux se remémorent les temps où ils étaient rejetés. Donc quand les enfants leur disent que les gens à l’école les détestent ou les rejettent, les parents leur disent de rester à la maison. »

Agia Varvara, l’exception européenne

Koastas Paiteris, médiateur de la mairie auprès des Roms

Koastas Paiteris, médiateur de la mairie auprès des Roms. (photo CFJ/D.dA)

Un sentiment d’exclusion qui dépasse largement l’enceinte de l’école. Pourtant, Agia Varvara a une histoire singulière : les roms étaient les premiers à s’ y installer dans les années 45. Vivant dans des baraquements à leur arrivée, ils sont vite devenus propriétaires terriens et se sont sédentarisés avant même que la commune administrative ne soit créée au début des années 1960.

Ils constituent aujourd’hui 12% des habitants de la ville dans laquelle ils sont parfaitement intégrés. Ils ont leur quartier, leurs maisons, ils vivent selon leurs coutumes et font prospérer leurs commerces. Les idées reçues et le racisme existent toujours, mais Maria nous explique que de nombreux habitants sont « fiers de leurs tziganes », fiers de constituer une exception, voire un exemple en Europe.

Grecs avant d’être tziganes

A l’inverse, les Tziganes manifestent leur volonté d’intégration à la société grecque en affirmant leur choix identitaire. Kostas Paiteris est conseiller à la mairie et est devenu médiateur auprès de la communauté rom après avoir suivi une formation au Conseil de l’Europe. Il explique que les Tziganes de Grèce, et en particularité ceux d’Agia Varvara, forment une population originale : « A la différence de la plupart des Roms d’Europe, ils ont décidé qu’ils ne sont pas une minorité mais un groupe social sensible, au même titre que les Crétois par exemple. »

Kostas va plus loin en affirmant qu’ils « sont d’abord grecs et ensuite tziganes. S’ils devaient choisir, ce serait l’hellénité ». Ce choix a eu pour conséquence de renforcer l’intégration de la communauté et calmer les tensions. Mais le conseiller tempère ce constat : « Je ne veux pas présenter une situation idéale ici. Elle ne l’est pas. Certaines cafétérias refusent encore de servir des Tziganes. »

La xénophobie exacerbée par la crise

Il explique qu’en 2002, grâce à l’Union européenne, l’Etat grec a adopté une politique sociale à l’égard des Roms beaucoup plus sensible et ouverte. Mais la crise a balayé ces efforts : « Depuis 2009, la crise économique a engendré une dérive xénophobe. Les programmes et actions mis en place ont été affectés par les coupes budgétaires drastiques. On a de plus en plus de cas de racisme, de conflits, sans parler de l’émergence au parlement d’Aube Dorée qui s’en prend ouvertement aux étrangers. »

Réunion entre l'équipe municipale et des représentants des Roms à Agia Varvara ( photo DR)

Réunion entre l’équipe municipale et des représentants des Roms à Agia Varvara. (photo DR)

Mais tous, Maria, Anna et Kostas, s’accordent pour dire que c’est à l’école que tout se joue. C’est seulement dans l’enceinte de ces murs blancs que les barrières invisibles de la peur et de l’incompréhension pourront être abattues. « L’éducation est le seul moyen de changer leur mentalité, leur vie, les aider à avoir un accès comme les autres à la société. Les tziganes ont commencé à prendre conscience de l’importance de l’éducation », conclut Kostas.

Cet établissement banal d’une banlieue normale pourrait finalement, contre toute apparence, constituer le foyer d’une évolution, d’une révolution pour la communauté rom toute entière.

David de ARAUJO et Philippe VION-DURY

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One Comment

  1. En 1998,j’ai travaillé quelques mois avec deux habitantes de ce quartier, qui souhaitaient créer un centre de documentation pour femmes tsiganes. Merci pour ce reportage qui me permet de savoir comment Aghia Varvara a évolué, et bravo à vous !