PΦlitique / SOCIΞTé

« La vie devient tragique pour les étudiants »

Selon Panagiotis Sotiris (*), professeur de philosophie politique et sociale à l’Université d’Égée à Mytilène, le projet de réforme Athina, qui vise à fusionner ou à abolir certains départements dans les universités, perturbe le milieu de l’éducation supérieure.  

Panagiotis Sotiris pense que la réforme Athina est une attaque au droit à l'éducation supérieure pour tous. (photo: http://tjen-folket.no)
Panagiotis Sotiris pense que la réforme Athina est une attaque au droit à l’éducation supérieure pour tous. (photo: http://tjen-folket.no)

« M. Sotiris, qu’est-ce qu’implique le projet de réforme Athina ?

- Ce projet s’inscrit dans une réforme beaucoup plus large des universités grecques. D’une part, il y a des changements sur le plan de la gestion académique, d’autre part des programmes d’austérité. Il y a une énorme pression sur les institutions pour trouver de nouvelles formes de financement, c’est-à-dire de plus en plus de coopération avec le secteur privé. L’Union européenne et le Fonds monétaire international ont demandé une réduction de 30% du budget de l’éducation supérieure. Sous le couvert d’une rationalisation de la carte académique, ils disent qu’il y a trop de départements qui n’ont pas de caractère spécifique et qui ont trop peu d’étudiants. Ce plan a fait l’objet d’un décret présidentiel et actuellement débattu au Parlement. Le nombre de facultés passerait de 534 à 384.  C’est une attaque à l’accessibilité de l’éducation supérieure pour tous.

- En ce qui concerne l’austérité, en voit-on déjà les effets?

- En 2013, déjà près de 80 départements ont été supprimés. L’année prochaine, ce nombre sera plus élevé. Il y a eu une réduction de 60 à 70% dans le budget de certaines universités ces dernières années. Cela induit des difficultés de paiement pour l’électricité, les charges des réseaux d’information et téléphoniques. Le Ministère n’a pas donné les fonds nécessaires pour que les bibliothèques grecques puissent payer les maisons d’édition étrangères, ce qui signifie que nous n’avons plus accès aux revues scientifiques internationales (depuis le 1er avril à l’Université d’Égée).

- Quelles universités ont été les plus touchées?

- À Missolonghi (située sur la rive nord du Golfe de Patras), les T.E.I (établissements d’enseignement supérieur) ont subi une fusion de plusieurs départements. Un mouvement de protestation, enclenché par les étudiants a été aussi suivi par les citoyens et par la ville, car les universités et les T.E.I régionaux participent à la revitalisation des provinces grecques en termes économiques et culturels. Par exemple, pour une ville comme Mytilène, capitale de l’île de Lesbos, c’est vital d’avoir une université : il s’agit d’une forme d’interaction entre la société locale et l’université, qui permet de faire évoluer les mentalités. Perdre une université ou un collège, c’est un peu comme retourner trente ans en arrière !

« Les professeurs ont de plus en plus de mal à trouver un poste  »

- Quel est l’impact de la réforme sur les enseignants?

- Une réduction du salaire de presque 30% dans toute la Grèce (M. Sotiris a confié avoir été contraint à déménager dans un appartement plus modeste avec sa femme et sa fille, en raison de ces coupes). Mais il n’y a pas que cela. Les professeurs ont de plus en plus de mal à trouver un poste, le ministère en ayant réduit le nombre. À cela s’ajoute la vague de départs à la retraite, avec des postes non remplacés. Bref, le nombre des enseignants est en chute libre.

- L’éducation est gratuite en Grèce, sauf pour certains masters. La réforme implique-t-elle des changements sur ce plan ? Comment est-elle reçue par les étudiants ?

- Dans certains cas, les fusions dans le cadre du projet Athina auraient comme conséquence d’obliger les étudiants à changer de ville, en particulier concernant les T.E.I.. Le gouvernement grec a aussi annoncé que les livres, auparavant gratuits, seraient dorénavant payants. À l’université d’Égée, le gouvernement a imposé la fusion du département de mathématiques et de statistiques. Il y a des grèves étudiantes depuis quatre ou cinq semaines. Pour moi, c’est une manière de liquider les diplômes et d’en diminuer leur valeur, ce qui amplifie le sentiment d’insécurité. Quel titre auront-ils ? Mathématicien ? Statisticien? Un peu des deux ? Ce genre de mesures s’ajoute à un chômage dévastateur. Ce taux atteint les 60% chez les jeunes entre 15 et 24 ans. Les jeunes sont frustrés et désespérés parce qu’ils ne savent pas à quoi s’attendre. En entrant sur le marché du travail, ils doutent de pouvoir trouver un emploi.

- Pensez-vous qu’on peut s’attendre à davantage de soulèvements de la part des étudiants dans les mois qui viennent ?

Cette année, nous n’avons pas assisté à une grande explosion étudiante comme nous l’avons vu, par exemple en 2006-07 (contre la privatisation des universités). Toutefois, je crois qu’il y aura beaucoup plus de luttes dans les mois et les années qui viennent, parce que la vie devient de plus en plus tragique pour les étudiants. Nous avons encore un mouvement radical en Grèce et cela c’est une source d’espoir !

« Malgré l’arrogance du gouvernement ou de l’UE, on aura le dernier mot ! »

- Peut-on comparer le mouvement étudiant grec à d’autres formes de contestation ?

Nous voyons l’essor de mouvements estudiantins un  peu partout dans le monde et je crois qu’ils finiront par se rejoindre. On a eu le « décembre grec » en 2008 (avec l’assassinat du jeune Alexis), les luttes ouvrières en Californie, les grèves étudiantes britanniques, le conflit étudiant au Québec, le printemps arabe, Occupy Wall Street, les indignés… Ce retour d’une critique radicale du néolibéralisme est vraiment significatif.

- Comment voyez-vous la suite des évènements en Grèce ?

La Grèce se trouve toujours dans une conjecture d’une crise économique, sociale et politique profonde. Nous sommes une société assez polarisée. D’une part il y a la majorité de la population grecque (travailleurs, retraités, chômeurs, étudiants) et d’autre part, ceux qui ont intérêt au maintien de politiques d’austérité. J’ai de l’espoir pour l’avenir, mais en même temps, si on n’impose pas un changement profond des politiques, la situation en Grèce évoluera vers une forme plus conservatrice et autoritaire. À ce moment-là, je crois, que malgré l’arrogance du gouvernement ou de l’UE, on aura le dernier mot ! »

Propos recueillis par Marie-Anne DAYÉ

* Panagiotis Sotiris est l’auteur de Communism and philosophy. The theoretical adventure of Louis Althusser.

Tags: , , ,