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La crise les fait courir

 La course à pied est un sport de plus en plus populaire en Grèce. Un engouement qui s’est accéléré depuis le début de la crise en 2008.

Les semi-marathoniens au départ, à Athènes (photo  CFJ/J.C)

Les semi-marathoniens au départ, à Athènes, le 31 mars (photo CFJ/J.C)

« Sans compter les grands évènements, on est passé d’une trentaine de courses en 2006, avec rarement plus de 100 coureurs, à 300 compétitions organisées aujourd’hui, qui réunissent parfois jusqu’à plus de 2000 concurrents. » Le constat de Nikos Polias,  recordman de Grèce du marathon classique (l’original, reliant Athènes à Marathon) et fondateur du mensuel Runner, est éloquent.

En Grèce, la pratique de la course à pied est passée de confidentielle à répandue. Pagotto Fotini,  membre de l’équipe nationale grecque spécialiste du demi-fond, le confirme : « A l’entraînement, on croise beaucoup plus de coureurs qu’avant le début de la crise. » Comme les sept autres fondeurs de l’équipe, Pagotto, bien que professionnelle, n’est plus payée par la fédération depuis 2009. Leur seul avantage reste leurs équipements techniques onéreux, fournis par leurs sponsors.

Les coureurs ne sont pas équipés comme des professionnels (photo CFJ/J.C)

Les coureurs ne sont pas équipés comme des professionnels. (photo CFJ/J.C)

Mais l’équipement, quand la course est pratiquée en loisir, n’est justement pas un problème. C’est bien pour cela que la discipline gagne en popularité. « Pour pratiquer, tu n’as pas à payer pour quoi que ce soit. Tu as juste à mettre tes baskets et à… courir ! », s’exclame  en sueur Yannis, 32 ans, qui vient juste d’achever son premier semi-marathon. Car en temps de crise économique, la question du prix des loisirs gagne en importance. Pour les Grecs, l’abonnement à un club de gym devient quasiment inabordable, en moyenne 40€ par mois. Et pour ceux qui voudraient nager,  la plupart des piscines  exigent des certificats gynécologiques et dermatologiques compliqués à obtenir.

«Courir est un moyen de se sentir libre pour le peuple Grec»

« Ça ne coûte quasiment rien et ça permet de se libérer l’esprit », renchérit Vassiliki, 44 ans, psychologue et marathonienne aguerrie. Pour la grande majorité des coureurs, cette dimension salvatrice de la course à pied reste l’argument principal invoqué dans un pays en crise. Christos Papachristos, entraineur national des fondeurs grecs ne s’y trompe pas. « Professionnels ou amateurs, les athlètes oublient les soucis du quotidien et les problèmes financiers. Courir est un moyen de se sentir libre pour le peuple Grec. »

Plus terre à terre, Nikos Polias rappelle également que la crise et le chômage important (30%) libèrent plus de temps dans le quotidien des Grecs. « Il vaut mieux courir plutôt que de traîner dans les bars à ressasser ses soucis », commente, Georgios, 56 ans en observant l’entraînement des athlètes sur les pistes d’échauffement olympiques.

Nikos Polias, à la rédaction de Runner (photo CFJ/J.C)

Nikos Polias, à la rédaction de Runner. (photo CFJ/J.C)

Pour le rédacteur en chef de Runner, la crise a certes eu un rôle de catalyseur pour la pratique de la course à pied, mais le mouvement s’était déjà engagé au lendemain des Jeux Olympiques d’Athènes en 2004. « Les Jeux ont changé le regard des Grecs sur beaucoup de sports, y compris la course à pied. La discipline a commencé à intéresser les gens. » C’est ainsi que Nikos Polias, alors en fin de carrière, décide de fonder Runner, en 2005. A l’époque, personne n’y croyait. « Quand on s’est adressé à des sponsors comme Adidas ou Nike, ils nous ont répondu « mais qui court en Grèce ?«  » s’amuse aujourd’hui l’ancien sportif.

Un effet de mode

Son magazine aujourd’hui distribue à 6500 exemplaires, pour mille abonnés. Depuis 65 numéros, le mensuel sert de guide pour les coureurs. A Athènes, par exemple, où les itinéraires de jogging sont rares, Runner propose chaque mois, carte à l’appui, un nouveau chemin à découvrir en courant. « Plus d’excuses pour les Athéniens qui prétendent ne pas pouvoir courir à cause du peu d’espaces verts de la ville », sourit Nikos Polias.

Par ailleurs, il n’y a pas qu’à Athènes qu’on court. « Depuis 2006, dès qu’un club ou ville organise une course, les voisins suivent, comme un effet de mode. » Aujourd’hui, les chiffres parlent d’eux-mêmes : il existe, d’après Nikos Polias, 50 clubs de course en Grèce, pour les 52 régions du pays.

Un engouement grandissant qui rapproche également un peuple en perte de repères de son passé antique. « Courir, c’est une vraie fierté pour nous les Grecs », assure Iannis en se référant à Phidipiddès. L’antique messager avait couru de Marathon à Athènes pour prévenir de la victoire grecque contre les perses, en -490 av JC. Comme si courir pouvait, le temps de quelques foulées, éloigner le spectre de la crise.

Emmanuelle BOUR et Jérôme COUTON

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