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« Je suis Grec, musulman et de culture turque »

Racisme, difficultés administratives ou actes islamophobes : les Turcs de Thrace, héritiers de la scission de l’Empire Ottoman mais citoyens grecs, forment une communauté discriminée. Rencontre avec Ömer Cengiz, fondateur d’un journal turcophone « Millet ».

Xanthi, une ville Ottomane au pied des montagnes de Thrace

Xanthi, une ville ottomane au pied des montagnes de Thrace. Ömer Cengiz, fondateur de l’hebdomadaire Millet de la minorité turcophone, montre l’ancien minaret de la Cité, devenu une grande horloge. (photo CFJ/A.B.)

Des femmes voilées avec des poussettes se promènent dans les dédales de la ville. Les inscriptions sur certaines devantures de magasins sont en turc. Des mosquées style ottoman trônent au quatre coins de la cité. Nous sommes bien en Grèce. A Xanthi, ville au pied des montagnes de Thrace, au nord est du pays, près de la moitié de la population est musulmane, cohabitant depuis plusieurs siècles avec les Grecs orthodoxes. Restée sur la partie de la Thrace devenue grecque suite au  Traité de Lausanne en 1923, la minorité turque est héritière de ce passé douloureux.

Du haut de la terrasse de la rédaction de Millet, un hebdomadaire turcophone, Ömer Cengiz observe la grande horloge qui règne sur la place centrale, avec un mélange de nostalgie et de dépit. « Avant, à l’époque de l’Empire ottoman, il y avait un magnifique minaret qui dominait la place de ville. Puis les Grecs l’ont détruit et remplacé par cette chose. »

Déterminé à faire reconnaître les droits de sa communauté, Ömer Cengiz ne ménage pas sa peine. Ce journaliste de 45 ans a fondé en 2007 l’hebdomadaire Millet et la radio Cengi FM, à destination des 120 000 Turcs du pays. Dans les trois salles de la rédaction, les quatre journalistes traitent de l’actualité de la minorité avec un regard militant. « On écrit surtout sur et pour notre communauté », précise Ömer, d’un regard gris pénétrant. Des sourates du coran et des drapeaux turcs sont accrochés aux murs.

Discrimination quotidienne

Diffusé à 2000 exemplaires, Millet, qui signifie «communauté» en turc, est pour Ömer un moyen d’affirmer son existence dans un pays où les Turcs sont perçus avec méfiance et rejet. Fier de son identité, il assume pleinement sa responsabilité et se sent investi d’un devoir de représentation des siens. «  Je ne vis que pour ça. J’ai investi toute mes économies dans ce journal. » En proie ces derniers temps à des difficultés financières, les cinq membres de la rédaction s’interdisent de toucher le moindre salaire pour assurer la survie du journal. « Nous faisons ce sacrifice pour faire reconnaître notre peuple. »

Avec l'hebdomadaire Millet, Ömer défend et s'efforce de faire reconnaître la minorité turque de Thrace.

Avec l’hebdomadaire Millet, Ömer défend et s’efforce de faire reconnaître la minorité turque de Thrace. (photo CFJ/A.B.)

Être une minorité en Grèce n’est pas chose aisée. La tâche se complique davantage quand on est turc. « Ce pays reconnaît le fait que nous sommes musulmans mas rejette notre identité , soupire Ömer, amer. En Grèce, il est interdit d’utiliser le terme « turc » pour parler des musulmans de Thrace du nord. Le terme « minorité musulmane » est préféré. De ce fait,  les immigrants pakistanais qui viennent d’arriver en Grèce et la communauté turque, présente depuis des siècles dans le pays, sont mis dans le même moule. Tournure sémantique efficace pour nier les particularismes de ces Grecs à la culture singulière.

Un exemple parmi d’autres de la discrimination quotidienne dont souffrent Ömer et les siens. « Nous ne  sommes pas considérés comme un Grec d’Athènes ou de Thessalonique. On nous regarde constamment avec un autre œil. » Avec Millet, Ömer et ses compagnons rencontrent beaucoup de problèmes avec l’administration. « Des officiels du gouvernement sont venus me voir pour me dire de ne plus écrire d’article dérangeant», peste le journaliste engagé. Pour avoir témoigné du quotidien des Turcs de Thrace, le fondateur de Millet a écopé de 8000 euros d’amende après un contrôle du fisc improvisé. « On me traite de propagandiste de la Turquie et d’un agent des services de renseignements. »

Frappé pour cause de « tête de Turc »

Ce qui l’inquiète davantage, c’est l’essor des groupes xénophobes. Une trentaine d’hommes aux allures de paramilitaires et équipés de battes de baseball ont frappé en pleine journée, au début de l’année, un homme de 27 ans  sur la place centrale de Xanthi. Son seul tort ? « Avoir une tête de Turc », s’insurge Ömer, qui n’ose mentionner le nom d’Aube dorée, le parti néo-nazi grec.

Un groupe fasciste dénommé « Proxenio stop » (dehors le consulat), en réaction  à l’implantation grandissante de l’État turc dans la région,  a repris un article de Millet, s’en est servi de tribune sur son site web,  pour montrer aux Grecs que les Turcs sont l’ennemi intérieur qui tente d’islamiser le pays. « Depuis 2008, je sens une radicalisation du sentiment de méfiance à  notre encontre. Ils nous suivent, on le sent. Tous les jours, ils nous traquent. »

 

Dans la mosquée de Xanthi, Ömer Cengiz fait régulièrement des prêches où il milite pour un Islam "européen".

Dans la mosquée de Xanthi, Ömer Cengiz fait régulièrement des prêches où il milite pour un Islam « européen ».                 (photo CFJ/A.B.)

Entre la tentation du communautarisme et de repli sur soi d’une part et une volonté d’intégration et de reconnaissance d’autre part, les Turcs de Thrace cherchent encore leur place. Ömer lui est déterminé à prouver son attachement à son seul pays : la Grèce. « Je n’ai qu’une nationalité, je suis Grec. Même si je partage la même culture et la même langue, je n’ai jamais demandé à devenir citoyen turc. »

Être Grec, de religion musulmane et de culture turque, n’a rien d’incompatible pour Ömer. Ce discours d’ouverture et de tolérance, c’est dans la pratique de la religion qu’il le puise. Fervent croyant, le diplômé de théologie de l’université d’Izmir fait régulièrement des prêches dans la plus grande mosquée de Xanthi où il milite pour un Islam « européen ».

« Pour être un bon musulman, tu dois être démocrate et ouvert d’esprit, c’est ce que j’essaye de dire aux gens. » Réconcilier les valeurs occidentales avec la culture orientale, démolir tous les préjugés d’une religion perçue comme un danger, faire reconnaître sa culture. Un combat de longue haleine. Mais Ömer est bien Grec. Les douze travaux d’Hercule ne l’effraient pas. Ils sont dans son ADN.

Yassine KHIRI et Alicia BOURABAA, à Xanthi

 

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