SOCIΞTé

Génération enfant unique

Petit frère ? Petite sœur ? Il faudra attendre. Minés par les restrictions budgétaires et angoissés par un futur incertain, beaucoup de Grecs ont mis entre parenthèses leur rêve de famille nombreuse. Enquête au coeur d’une conséquence douloureuse de la crise.

Famille royale grecque, 1948 (Photo Mig_R Flickr)

Famille royale grecque, 1948. (photo Mig_R Flickr)

Anna Maria a 39 ans. L’âge où le temps n’est plus à l’hésitation quand il s’agit de faire un enfant. Malheureusement, depuis que le salaire de médecin de son mari a pas été divisé par cinq en moins de deux ans, la jeune femme n’est pas sûre de pouvoir donner une petite sœur à Isidore, née en 2007. « Nous nous étions toujours dit que nous aurions trois enfants. Mais ça c’était avant la crise », confie-t-elle, amère. Aujourd’hui, avec son emploi à mi-temps de professeure de catéchisme à l’Eglise Saint Denis et les 500 euros de son époux, gastro-entérologue, le couple vit avec à peine plus de 1000 euros par mois. Pas de quoi aborder sereinement l’arrivée d’un nouvel enfant.

Malaise au sein de la jeunesse grecque

Le cas d’Anna Maria n’est pas isolé, mais bien symptomatique d’une société en crise, jusque dans ses désirs les plus humains. En témoigne la nette baisse du taux de natalité en Grèce, passé de 1,55 enfants par femme en 2008, à 1,43 en 2011. Un profond malaise s’est immiscé au sein de la jeunesse grecque : Les couples font moins d’enfants, quand ils ne renoncent pas à fonder un foyer.

Anna Maria et sa fille Isidore, dans l'attente d'un heureux évènement (Photo CFJ / J B)

Anna Maria et sa fille unique, Isidore (Photo CFJ/J.B.)

« Après notre mariage, nous nous sommes décidé à faire un enfant, pas plus. Nous ne pouvions pas nous le permettre. Mais le destin en a voulu autrement. Nous avons eu des jumeaux », témoignent l’air résigné, Elena et Yiannis, flânant dans les rues du Plaka, une poussette chacun dans les mains.

Chômage, augmentation du coût de la vie, suppression des allocations familiales… La situation est devenue explosive pour les foyers de plusieurs enfants. Vasso Mandravellou, mère de trois bambins, doit compter chaque euro depuis qu’elle a perdu son travail au ministère des affaires sociales. « En novembre, l’Etat nous a retiré les 250 euros d’aides accordées à partir du troisième enfant. Et même si mon mari a pu garder son travail d’électricien, il ne gagne plus que 800 euros par mois. C’est intenable au quotidien. » Alors plus de cinéma, plus de vacances. Le budget de la famille Mandravellou est presque entièrement consacré aux repas et aux fournitures de leurs enfants. « Nous n’achetons tout simplement plus rien pour nous. Mais nous ne sommes pas les plus à plaindre. »

En Grèce, l’enfant roi se fait rare

En effet, pour les familles dont les deux parents sont au chômage, faire vivre sa progéniture est devenu une lutte de tous les jours. En Grèce, l’enfant roi se fait rare. Une double ration ne se réclame pas. « Quand une amie m’a avoué qu’elle était forcée de couper le lait avec de l’eau pour nourrir son bébé, j’ai réalisé que notre pays avait touché le fond », raconte Anna Maria encore choquée par la nouvelle.

Cette misère inhérente, bien souvent les enfants en sont conscients et l’ont intégrée très tôt. « A 7 ans, ma fille ne me demande plus si elle va avoir une petite soeur ou un petit frère, mais si nous avons assez d’argent pour avoir un bébé », confie Anna Maria, effrayée. Malheureusement, cette hésitation n’est pas uniquement liée à un manque de moyens personnel, mais à celui de la Grèce entière.

Vasso, mère de trois enfants, tente de joindre les deux bouts pour faire vivre sa famille (CFJ / JB)

Vasso, mère de trois enfants, tente de joindre les deux bouts pour faire vivre sa famille (CFJ/J.B.)

Santé, école… Depuis la cure d’austérité imposée par la Troïka, les services publics tournent au ralenti, et refroidissent ceux qui auraient encore les moyens de devenir parents. Peu d’entre eux peuvent placer leur enfant dans le privé, de meilleure qualité que l’école publique, désespérante. De même pour les hôpitaux publics, où la prise en charge des grossesses et des accouchements laisse à désirer.

« A ce rythme, le principe de retraite sera définitivement enterré »

Selon la Confédération des familles nombreuses de Grèce, l’ASANPE en grec, la suppression progressive des aides aux familles, pourrait, à terme, avoir des conséquences catastrophiques pour le pays.  » Nous avons constaté que la fréquentation de notre institution a fortement diminuée depuis la crise, explique M. Kambradelos, directeur de l’établissement, le vieillissement de la population devient de plus en plus alarmant. A ce rythme, le principe de retraite sera définitivement enterré dans quelques années. »

Mais plus qu’une inquiétude économique, le sentiment de restriction est encore plus fort au sein des familles. « Alors, les enfants c’est pour quand? » L’incontournable question posée aux jeunes mariés est désormais taboue. La plupart des Grecs se limite désormais à un enfant. « A force, nous allons créer une génération d’enfants uniques, ce n’est pas sain », considère Anna Maria. Aussi, espère-t-elle pouvoir faire rapidement un deuxième enfant, ne serait-ce pour que sa fille « ne se sente pas comme une princesse ». Et depuis que son mari part régulièrement à Londres, où il a ouvert un deuxième cabinet, ce « privilège » pourrait bien se concrétiser.

Juliette BRANCIARD et Rémi CLEMENT

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