SOCIΞTé / ∑conomie

Bienvenue dans les poubelles d’Athènes !

Plus qu’une décharge, le site d’Ano Liosia est une véritable colline infestée d’ordures en tous genres. Alors que la crasse s’entasse, les autorités font l’autruche.

Dans le sous-sol de cette plaine devenue colline, 40 millions de tonnes de déchets sont enfouis. (CFJ/J.W.)

Dans le sous-sol de cette plaine devenue colline, 40 millions de tonnes de déchets sont enfouis. (photo CFJ/J.W.)

« Ici, il y a des chiens. Et les chiens tuent. » D’emblée, Nektarios donne le ton. Ce chauffeur de taxi n’a pas trop l’habitude d’emmener ses clients vers ce genre de destination. Il préfère prévenir. Nous sommes à seulement cinq kilomètres au nord-ouest d’Athènes mais il n’y a ni temple antique, ni paysage de carte postale. Seul un chemin poussiéreux mène devant l’entrée principale – interdite au public – d’un gigantesque tas de terre, de sable et d’ordures appartenant au territoire d’Ano Liosia, une banlieue de la capitale. Six jours sur sept, une colonie de camions-poubelles alimente les entrailles de la décharge.

Derrière un mur de béton et de barbelés, que cache cette petite montagne de détritus, créée en 1973 ? D’après  l’association Ecological Recycle Society (ERS), 40 millions de tonnes de déchets s’y entassent, recouverts par autant de gravats et de sable. Le site s’étale sur près de cent hectares, soit deux cents terrains de football. Il y a cinq ans, une étude menée par l’Université d’Athènes estimait que les ordures – pour moitié « organiques », donc sujettes au pourrissement et à la liquéfaction – s’étaient infiltrées jusque cent mètres dans le sol. Sous l’effet de la pluie, de nombreuses substances toxiques se répandent ainsi dans la nature.. « Une bombe toxique à retardement », concluaient les chercheurs.

« Un crime contre l’environnement »

Il faut pourtant bien stocker quelque part les 6000 tonnes de déchets que produisent les quatre millions d’habitants de l’agglomération athénienne. En Attique, il n’y a que deux types de poubelles : les grises, un fourre-tout – y compris pour le verre –, et les bleues, pour le recyclage. Selon Antigone Dalamaga, directrice d’ERS, il en faudrait au moins quatre : « Une pour le papier carton, une pour le verre, une pour les déchets alimentaires et une dernière pour le reste. »  En Grèce, seuls 15 % des déchets sont recyclés, 3 % sont transformés en compost et 82 % finissent dans des décharges. « Ici, recycler, ça veut dire stocker », ironise Dimitris Ibrahim, responsable Greenpeace à Athènes. « Ce qu’il se passe à Ano Liosia, c’est un crime contre l’environnement. »

Sur place, emballages plastiques, roues de vélo et autres immondices jonchent le sol aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du site. On se demande à quoi sert le mur, escaladé quotidiennement par la communauté des « tsigani ». Par groupe de trois ou quatre, ils grimpent la muraille en utilisant des tiges d’acier, tels un escalier de fortune. « Ils sont à la recherche de pièces métalliques qu’ils revendent pour vivre. Pour la surveillance, une patrouille de police passe deux fois par mois », confie Konstantinos Roufos, directeur de l’usine voisine de recyclage .

Bien qu'interdite, la fouille de la décharge est souvent pratiquée par les communautés immigrées (CFJ / J.W.)

Bien qu’interdite, la fouille de la décharge est souvent pratiquée par les « tsigani ». (photo CFJ/J.W.)

Comment en est-on arrivé là ? A l’époque, les élus d’Ano Liosia ont accepté la décharge contre une compensation financière : « En récupérant les budgets de retraitement des déchets de toutes les communes aux alentours, dont Athènes, Ano Liosia est devenue la deuxième ville la plus riche de Grèce par habitant », commente Antigone Dalamaga. C’est ainsi que l’endroit s’est transformé en terminus dépotoir pour les 4,5 millions d’habitants de la région.

Un problème qui déborde

Pour ne rien arranger, la Grèce est une des championnes des décharges illégales. Après un premier avertissement de la Cour européenne infligé en 2005, le pays a été sommé de respecter les normes environnementales du circuit des déchets. Malgré quelques progrès, 78 décharges illégales sont encore ouvertes sur le territoire hellène. Dans une décision du 21 février, les autorités grecques ont été renvoyées devant la Cour de justice européenne pour violation des traités sur le recyclage et risquent de lourdes amendes financières.

Le hic, c’est que le site arrivera à saturation fin 2014 et que personne ne veut accueillir un « nouvel Ano Liosia ». Par exemple en 2011, il a été décidé d’ouvrir un chantier similaire à Keratea, dans le sud d’Athènes. Elus et habitants se sont insurgés  contre le projet pendant quatre mois, en allant jusqu’à barrer la route principale menant à leur ville.

Aujourd’hui, la Grèce est au pied du mur.  Trois pistes s’ouvrent à elle : le pourissement de la situation, l’incinération – encore inutilisée – ou un recyclage plus systématique. Dans les deux derniers cas, il faut investir massivement, ce qui ne semble pas entrer dans les priorités d’un gouvernement qui sabre les dépenses publiques sous la pression de Bruxelles. Cette nouvelle donne suppose aussi que les Grecs soient plus vigilants en matière de recyclage. Un défi colossal pour la directrice d’ERS : « Comment sensibiliser nos concitoyens à l’écologie quand certains d’entre eux fouillent dans les poubelles pour manger ? »

Ryad COUTO et Jason WIELS

Tags: , , , , , ,

Comments are closed.