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Anarchy in the UE

Place forte du mouvement anarchiste depuis des décennies, le quartier athénien d’Exarchia s’organise contre la crise, à coup d’autogestion et d’occupations. Mais son identité est menacée par la prolifération de la drogue.

A Exarchia, le « A » cerclé, symbole des anarchistes, s’affiche sur tous les murs. (photo CFJ/A.L.)

 Exarchia est un oiseau de nuit. A l’instar des drapeaux qui flottent à ses fenêtres, le quartier mythique d’Athènes aime le noir, les marges. Fréquentée par les touristes et quelques passants le jour, la place centrale s’anime une fois le soleil couché. En quelques minutes, elle fourmille de jeunes gens, venus des rues adjacentes. Sur un vieux panier de basket rouillé, les garçons improvisent des un contre un, sous le regard d’un groupe de filles. Autour, regroupés sur des bancs, on sirote des bières en tirant sur des cigarettes.

« Exarchia est historiquement le quartier intellectuel et étudiant d’Athènes », rappelle Akarivi Lazaratu, professeur d’anglais qui habite ici depuis plus de trente ans. « La place garde une tradition de révolte et de bohème. »

Une tradition qui remonte à la glorieuse occupation de l’Ecole Polytechnique, située au coeur de ce triangle rebelle. En novembre 1973, l’insurrection des étudiants grecs fit vaciller une première fois la dictature des colonels. Par ce coup d’éclat, la place Exarchia devint un haut lieu de la résistance aux pouvoirs en place. Un lieu de rendez-vous pour les libertaires de toute la Grèce.

Aujourd’hui, la lutte contre les diktats de la troïka et la dénonciation de la classe politique grecque ont remis les mouvement radicaux sur le devant de la scène. A l’avant-garde de la contestation.

Le drapeau noir pour héritage

La nouvelle génération reprend à son compte l’héritage. Flottant dans un indémodable tee-shirt Che Guevara, Antonis égrène ses références. A 19 ans, cet étudiant en histoire et archéologie connaît ses classiques. « Nous nous référons à certaines expériences anarchistes du passé. La Commune de Paris, l’autogestion ukrainienne de 1917, ou la Révolution espagnole. » Sur les murs, les évocations du Mai 68 français sont également récurrentes.

Les taggeurs libertaires n’oublient pas de se référer à Mai 68.    (photo CFJ/A.L.)

Au Nosotros, bar autogéré de la place Exarchia, les étudiants s’attachent à appliquer les théories anarchistes. Affiches de concerts et de manifestations placardées dans l’entrée, l’immeuble sent la poussière et la débrouille. Dans les enceintes, Bob Dylan, les Doors et même Léo Ferré. « Notre action est guidée par deux principes : le refus de toute autorité et la recherche de la solidarité plutôt que du profit », explique Vangelis Nenos, un ancien de la maison. Ailleurs dans la ville, ces deux gamins des rues, accordéons en bandoulière, auraient été plus ou moins cordialement invités à déguerpir. Au Nosotros, on les laisse s’éclater au baby-foot. Le diable est dans les détails.

Troc et autogestion

Les expériences d’autogestion de ce type se multiplient à travers Exarchia. A quelques pâtés de maison du Nosotros, des riverains se sont organisés pour implanter un jardin public, là où devait initialement jaillir un parking. « Les habitants se sont unis pour occuper le terrain, et se sont organisés pour en faire un espace qui leur appartient. Nous nous sommes réappropriés le lieu », détaille Giorgos, un voisin très impliqué.

Un peu plus loin, une boutique initie un système de troc, censé contrer la toute puissance de la monnaie. Sur le même principe, une « banque de temps » permet, depuis début février, d’échanger des services, nourriture contre transport, leçons de langues ou de musique contre jardinage…

« La place est devenu triste »

Pourtant, malgré ces initiatives populaires, Giorgos s’avoue « pessimiste ». « Nous sommes deux fois moins nombreux à nous occuper du parc qu’à sa création en 2009. Mais nous ne pouvons pas le laisser aux mains de la police ou des drogués qui y traînent. »

La drogue, cancer d’Exarchia. Depuis les émeutes de 2008, les forces de l’ordre ne pénètrent que rarement dans le secteur, permettant aux dealers et aux toxicomanes de proliférer. Une stratégie délibérée selon Antonis. « Lorsque la police débarque, elle s’en prend prioritairement aux militants et aux jeunes, mais jamais aux trafiquants de drogue. Les autorités savent qu’elles ne maîtrisent plus Exarchia, alors elles le laissent pourrir de l’intérieur. Aujourd’hui, il y beaucoup de camés qui traînent à Exarchia. La place est devenu triste. »

« Alexis est mon frère », référence à Alexis Grigoropoulos, tué par un policier le 6 décembre 2008.          (photo CFJ/A.L.)

Elisabeth Mellis va plus loin. Cette enseignante à l’Institut français connaît le quartier de longue date. Elle a vécu à Paris durant sa jeunesse, connu les bouillonnantes années 1970. Selon elle, Exarchia est en pleine décadence. « Il y a quelque chose de pourri dans ce pays. La place Exarchia est rempli de drogués et de marginaux qui n’ont rien à voir avec la politique. Ce n’était pas le cas il y a quelques années. »

Surtout, Elisabeth Mellis a vu monter l’individualisme et se désespère du manque de combativité de ses concitoyens : « Aujourd’hui, l’immense majorité des gens préfèrent rester devant leur télévision plutôt que descendre dans la rue. Même les jeunes pensent davantage à partir qu’à se battre. » Antonis abonde : « La plupart des jeunes sont apolitiques. Les militants anarchistes actifs sont l’arbre qui cache la forêt. »

Lundi 1er avril, lors de la troisième réunion de la « banque de temps », la moyenne d’âge dépasse allègrement les cinquante printemps. A quelques mètres seulement, les terrasses des cafés accueillent des dizaines d’étudiants venus de tout Athènes. Dans ses vapeurs d’alcool, Exarchia la noire prépare sa prochaine soirée. A défaut de Grand soir.

Antoine LOUVARD

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