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Les Juifs, une minorité devenue invisible

Presque exterminée pendant la Shoah, la communauté juive de Grèce ne compte plus que 8000 représentants, alors qu’elle en comptait plus de 200 000 en 1939. Une minorité qui a eu son poids dans l’histoire de la Grèce, mais que l’on ignore à présent ostensiblement.

Etoile de David et drapeau grec associés, au musée juif d'Athènes.

Etoile de David et drapeau grec associés, au musée juif d’Athènes. (photo CFJ/A. de B)

 

Dans une ville orthodoxe comme Athènes, la synagogue Beth Shalom, rue Melidori, garnie d’une haute grille et d’une baraque où se relaient six policiers, est sous haute surveillance. Quand on interroge l’officier commandant des policiers, la réponse fuse : « Vous avez vu en France, les attaques qu’il y a eu ? Nous ne voulons pas que ça arrive ici. » Ruben, un habitué de la synagogue, confirme que l’ombre de Mohammed Merah plane encore jusqu’en Grèce : « Bien sûr, nous avons eu peur en voyant les attaques en France. Il y a eu de l’antisémitisme très violent, dans les journaux comme dans les tracts. Mais la plupart des Grecs ne doivent même pas savoir qu’il y a des juifs dans leur pays. »

Pourtant, la communauté juive de Grèce date de l’Antiquité et forme une part intégrante de l’histoire du pays. On distingue d’abord les Romaniotes,  dans le pays depuis plus de deux millénaires, que Saint Paul est venu évangéliser. Ensuite les Sépharades expulsés d’Espagne, en 1492, se dispersent dans toute la Méditerranée sous l’ère ottomane. En 1912, la Grèce conquiert la ville de Salonique, qui abrite la deuxième communauté juive de Méditerranée, soit plus de 60 000 habitants. Certains juifs grecs deviennent célèbres, de l’écrivain Albert Cohen au chanteur Georges Moustaki, ou le grand-père maternel d’un certain Nicolas Sarkozy. « A présent, nous ne sommes plus que quelques lignes dans les livres d’histoire, alors que les juifs grecs étaient protégés par les empereurs byzantins, puis les Ottomans », soupire Salomon, un autre fidèle, originaire de Thessalonique.

« Personne ne parle de la Shoah, à part Aube Dorée »

L’occupation allemande, de 1941 à 1944, décime la communauté juive grecque. 98% des juifs de Thessalonique disparaîtront dans les camps : seuls 1400 d’entre eux seront recensés après la guerre. Malgré une cérémonie de commémoration le 15 mars 2013 à Thessalonique, 70 ans après le départ du premier train de déportés vers Auschwitz, à laquelle était présent Salomon, le devoir de mémoire est souvent oublié en Grèce. Le musée juif d’Athènes, très réduit, accueille une classe de collège qui regarde, d’un air distrait, un documentaire sur la Shoah.

Le musée se consacre à la vie des Juifs avant le XXe siècle, la part consacrée à la guerre se concentre surtout sur les efforts de l’église orthodoxe, notamment à Zante, où le maire et le pope se sont associés pour sauver tous les Israélites de l’île. La population entière de Zante a été proclamée Juste parmi les Nations par Israël. Cela reste peu, mais néanmoins suffisant pour les fidèles, notamment Ruben. « On ne peut guère en vouloir aux Grecs : la guerre civile a immédiatement suivi la Seconde guerre mondiale, on n’avait pas le temps de s’appesantir sur une petite communauté. » Salomon est plus partagé : « La Shoah est oubliée… Sauf pour Aube Dorée. Pour dire que c’est un mensonge sioniste. »

Tabernacle de la synagogue de Patras, conservée au musée juif d'Athènes. Vidée de ses fidèles par la Shoah, la synagogue de Patras fut démolie au début des années 1980.

Tabernacle de la synagogue de Patras. Vidée de ses fidèles par la Shoah, cette synagogue fut démolie au début des années 1980.    (photo CFJ/A. de B)

L’antisémitisme et les références à Hitler font partie du code génétique d’Aube Dorée, et les tracts qui appellent à l’expulsion des Juifs sont largement distribués en banlieue, selon Salomon. « La presse aussi s’y était mise : les trucs habituels, sur la finance juive, le pacte entre Jérusalem et Wall Street… Mais il n’y a pas eu d’attaques antisémites physiques. » « Pas encore », affirme, lui, l’officier de police chargé de garder la synagogue. « Pas encore. »

Dans ces conditions, alors que la communauté s’est réduite comme peau de chagrin, pourquoi ne pas prendre le chemin de l’exil. Ruben et Salomon approchent tous deux de la soixantaine, et n’ont pas connu la Shoah. Ruben prend sa respiration, regarde la synagogue et lâche : « Ce sont les jeunes qui s’en vont, pas les vieux comme nous. Israël, c’est loin, et je n’ai pas envie de reprendre ma vie à zéro dans un autre pays. » Salomon, lui, était déjà parti travailler en Italie dans sa jeunesse, mais l’idée de rejoindre Israël ne le tente pas non plus. « Pourquoi m’en irais-je ? On me répète partout que je suis juif, mais je suis d’abord Grec. »

Arthur de BOUTINY

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