SOCIΞTé / ∑conomie

A Ierissos, on comprend bien l’allemand

 

Bercée par les activités agricoles, la petite ville balnéaire de Ierissos attire une partie du tourisme de la Chalcidique. Dans cette région tampon entre Athènes et l’Evros, toutes les familles partagent une histoire commune : celle de l’exil vers l’Allemagne. 

Premier jour d’avril – 25 degrés -, la plage de Ierissos profite encore de la douceur du printemps. Entre les canettes de bière, les chaises longues éventrées et les épaves de sachets plastiques, difficile d’imaginer le chef lieu du canton d’Aristolelis accueillir des hordes de vacanciers pendant la période estivale. Ierissos est vide. Désespérément. Assis sur un des bancs du front de mer, Andreas, septuagénaire vivace, interpelle les passants au visage peu familier. « Auf Deutsch natürlich. » Traduction : « En allemand, bien sûr. » Comme beaucoup d’autres retraités du village, le vieil homme cultive un curieux talent : il manie la langue de Goethe, «fließend» (« couramment »). Une habilité linguistique «qui n’a rien à voir avec la forte fréquentation des touristes en provenance d’Allemagne », précise Iannis, récemment engagé à la réception du camping communal. « Je ne parle que le grec et l’anglais », avertit avec empressement le quarantenaire. «Mes parents ont vécu à Düsseldorf pendant 20 ans, j’y suis né mais je n’y ai pas grandi », explique l’employé.

Quelques mètres plus loin, Vassilis, accoudé au bar du restaurant de fruits de mer, face à la plage, acquiesce : « Un proche, souvent un père ou un grand père… tout le monde connaît quelqu’un qui travaille ou a travaillé en Allemagne. » Identifié par le serveur avenant et par le reste du village, les propriétaires du Markos Hotel, un établissement  discret mais familial à un kilomètre de la mer, présentent un parcours typique dimmigration grecque .

Dans les années 1950-1970, un Grec sur six est parti en Allemagne, parfois pour ne jamais revenir

Partir. La seule solution envisagée par Enéa, dans les années 1970, pour échapper à un destin balisé. Enfant du pays, la tenancière de l’hôtel, originaire d’un petit village voisin, accueille dans le jardin de sa résidence, sur un petit carré d’herbe et de pierre devant la maison. Planté de rosiers en fleur et occupé par une demi-douzaine de chats décharnés et mal peignés. « La région était pauvre et instable. Nous ne pouvions vivre que de la terre, ou plus rarement de petits boulots en ville », raconte Enéa, en replaçant d’un geste bref de la main une mèche poivre et sel indisciplinée. « Mon mari avait pris le chemin de l’Allemagne en 1960, quelques années plus tard je l’ai rejoint. »

Rongés par des difficultés économiques, de nombreux Grecs ont choisi – comme Enéa et son mari – le chemin de l’exil, dans les années 1950-1970. Durant cette période, plus de 1,2 million d’entre eux ont franchi la frontière. Parfois pour ne jamais revenir. Un Grec sur six. Un exode massif par rapport à la démographie de l’époque, qui s’est accentué avec le régime des colonels (1967-1974) .

« Pourquoi pas en Italie ?, feint de s’interroger la gérante du Markos Hotel, ironique. Parce que l’Allemagne était moderne, tout le monde avait entendu parler des possibilités de travail là-bas. D’anciens, partis en République fédérale, envoyaient de l’argent à leur famille ici. » 

L’attrait du «Wirtschaft Wunder», le « miracle économique » d’un pays en pleine reconstruction après la Guerre, les échos positifs des proches et les accords de recrutement signés entre les deux pays, en 1960, ont facilité l’émigration des Grecs vers les régions industrielles de la Ruhr ou de la Sarre.

«Volkswagen embauchait à tour de bras à l’époque », raconte Andreas, qui a conservé sa carte de travailleur estampillée «VW», photo jaunie et moustache façon servantes. Quitter les terres ondulées de la  Chalcidique, ses montagnes, son eau émeraude et le parfum des seringuas en fleur, Enéa en parle sans peine.

 « Fuir la dictature, le soleil et sa misère. Et ne jamais revenir »

Dans un allemand de velours, piqué par quelques accrocs de la langue maternelle, la sexagénaire reprend, sereine : « Il fallait fuir la dictature, le soleil et sa misère. Et ne jamais revenir. »  Après dix années de travail à l’usine et d’épargne, Enéa et sa famille décident de rentrer, éduquer les enfants « à la grecque ». Avec son mari, elle reprend une vieille maison dans le village, qu’elle aménage en hôtel, et se lance dans le commerce du tourisme, en pleine expansion dans le pays.

« Une expérience formidable et un retour aux sources pour les enfants », qui ne font pas oublier à la sexagénaire la douceur de ses années allemandes. « On s’y sentait libre et en sécurité, l’avenir était à nous. Je suis rentrée au pays pour ma famille, mais une partie de moi n’a jamais quitté l’Allemagne. » Enéa regrette parfois d’être partie, mais pour rien au monde, elle ne voudrait revenir dans l’Allemagne d’aujourd’hui.

Alicia BOURABAÂ, à Ierissos 

Comments are closed.