SOCIΞTé

En immersion parmi les derniers pêcheurs d’éponges

Sur l’île de Kalymnos, une poignée de familles perpétuent la tradition de leurs aïeux : la pêche et la vente de l’éponge naturelle. Héritage de l’Antiquité, cette activité est menacée par la féroce concurrence du synthétique. Plongez avec nous au coeur de cette communauté qui se défend bec et ongles.

Pothia,  port principal de l'île de Kalymnos

Pothia, port principal de l’île de Kalymnos.                       (photo CFJ/P.V-D.)

Peu avant l’aube, dans le port de Pothia, à Kalymnos, l’air est chargé d’embruns et le ciel lourd de nuages. Le grondement du vent et les vagues naissantes annoncent un fait inhabituel sur cette île grecque à deux brassées des côtes turques : la pluie. Pas de chance.

La quatrième plus grande île du Dodécanèse est devenue une référence en matière de plongée et d’escalade, mais dans un passé pas si lointain, c’est la pêche de l’éponge naturelle qui faisait la gloire et la fierté de ses habitants.

Difficile d’établir avec certitude quand a débuté l’aventure des éponges. Une chose est sûre : leur usage a plus de 2700 ans. Homère, déjà, décrivait Pénélope les utilisant pour laver ses plats et les légendes évoquent Héphaïstos s’en servant pour nettoyer ses glorieuses créations. Les récits oraux, transmis de génération en génération, prêtent aux premiers plongeurs des capacités hors du commun, descendant nus à près de 60 mètres de profondeur pendant plus de 5 minutes pour collecter les précieuses créatures.

L’éponge, pilier identitaire de l’île

Les oreilles d'éléphants (en haut) et les Honeycombs (en bas)

Les oreilles d’éléphants (en haut) et les Honeycombs (en bas). (photo CFJ/P.V-D.)

Depuis, la science et les équipements modernes ont remplacé les performances athlétiques, mais cela n’entame en rien la fierté que les habitants de Kalymnos tirent de leur héritage ancestral. « La pêche à l’éponge est très importante sur cette île, confie Iorgos qui travaille à l’Office du tourisme. Elle fait partie de son identité. »

Fin connaisseur de la question, Iorgos ne se contente pas de donner quelques numéros de personnes à contacter. Entre deux explications, dans un anglais impeccable, il farfouille dans ses livres et part chercher des articles de presse en français tandis que son collègue copie un DVD sur l’histoire de la plongée.

« La flotte part après Pâques et fait route vers Chypre, la Crète ou l’Italie pour ne revenir qu’en octobre. Les pêcheurs ne vont plus en Afrique du Nord car les pays demandent qu’une partie des récoltes leur soit octroyée, ce qui rend la pêche peu rentable. »

Les plongeurs, héros du folklore insulaire

Plaque rendant hommage aux premiers plongeurs de l'île

Une plaque rendant hommage aux premiers plongeurs de l’île.               (photo CFJ/P.V-D.)

Kalymnos a beau être la capitale de l’éponge, on n’en trouve désormais plus beaucoup dans ses eaux. Les éponges sont donc collectées dans le bassin méditerranéen avant d’être ramenées et vendues à Kalymnos pour être ensuite exportées. Les célébrations de l’île ont longtemps été réglées autant sur le calendrier orthodoxe que sur le rythme de la flottille chasseuse d’éponges.

« Nous avons de nombreuses coutumes liées à la pêche de l’éponge. On célèbre le départ et le retour des pêcheurs en faisant exploser des bâtons de dynamites. Cela existe toujours, mais l’événement est maintenant associé à la fête de Pâques. »

Autre particularisme local : la danse du pécheur d’éponge durant laquelle des jeunes miment au son des violons la gloire des plongeurs jusqu’à l’accident tragique qui terrasse le héros. « Cette danse rend hommage à ceux qui sont revenus handicapés à la suite d’accidents de décompression. » Il n’est pas rare de tomber sur l’un de ces personnages déchus qui, reposant leur corps amoindri sur une canne, parcourent inlassablement les pontons où sont accostés les vieux bateaux de pêche.

« Une poignée de familles perpétuent la tradition »

Un cappuccino, un demi-paquet de Camel, et deux heures plus tard, Iorgos décroche son téléphone. « Une poignée de familles sur l’île perpétuent la tradition », lâche-t-il avant de s’adresser en grec à son interlocuteur. Cinq minutes plus tard, Yanis Kipreos débarque.

De taille moyenne, la cinquantaine, des boucles brunes surplombent son visage taillé à la serpe. Il avertit dans un français parfait – sa langue maternelle – qu’il est pressé : il doit livrer une grosse quantité d’éponges avant 17h.

Peu importe, il enfourche sa moto et nous emmène dans la boutique d’un de ses clients, Papachatzis Export, plus loin sur les quais. Dans l’enceinte feutrée du vendeur d’éponges naturelles, l’odeur saline saisit les narines. Chacune des créatures spongieuses, même morte et traitée à l’acide, est comme un morceau de mer, façon masse molle et trouée.

Bains, maquillage, peinture…

Yanis attrape l’une d’entre elles et commence à raconter son métier, une « histoire de famille qui remonte à la fin du XIXème siècle ». « On achète les éponges directement aux pêcheurs qui les étalent sur le sol à leur retour pour les faire sécher. Je les traite, les taille puis les exporte un peu partout dans le monde. Les pays émergents, là où l’économie va bien, sont particulièrement demandeurs. »

La boutique d'éponges Papachatzis Export

La boutique d’éponges Papachatzis Export. (photo CFJ/P.V-D.)

Leur usage va du simple toilettage au maquillage en passant par le nettoyage de chevaux ou des voitures de luxe. Elles sont également utilisées dans la poterie, la peinture, l’industrie du verre et des chaussures… Certaines femmes en Asie, où le produit est très prisé, s’en servent même comme contraceptif.

La grande épidémie de 1986 : la fin d’une époque

Yanis raconte ensuite qu’il y a 25 ans, une épidémie fulgurante a quasiment éradiqué les éponges de la Méditerranée. « Ce n’est pas la première fois que ça arrivait mais, généralement, c’était très localisé et cela ne durait pas plus de 6 mois. » Il arrive en effet que des populations d’éponges, filtres naturels du milieu marin dont la longévité peut atteindre 30 ans, s’autodétruisent. En 1986, c’est l’espèce entière qui a failli s’éteindre pour des raisons inconnues, semant la panique dans le commerce de l’animal.

Depuis, les scientifiques ont établi qu’un courant marin unique et inhabituellement chaud avait traversé la Méditerranée depuis la mer Noire, quelques semaines à peine après… Tchernobyl. « On commence à retrouver des éponges en Grèce, mais dans de moindres proportions », ajoute-t-il.

Yanis Kipreos, grossiste d'éponges naturelles

Yanis Kipreos, grossiste d’éponges naturelles. (photo CFJ/P.V-D.)

Puis Yanis se remémore l’âge d’or de son commerce, celui dont parlent les livres et les anciens. Les années 1860 ont vu le marché exploser, enrichissant de nombreux commerçants et marins. Certains ont émigré jusqu’en Floride, à Tarpon Springs, la deuxième capitale de l’éponge. Cette époque faste a pris fin dans les années 50 lorsque l’éponge synthétique a été inventée. Mais Yanis reste optimiste. « Mon commerce a bien résisté à la crise, comme tout ce qui s’exporte en Grèce. J’ai même plus de clients car des concurrents ont mis la clef sous la porte. »

La flamme continuer de brûler

Une santé relative que confirme Gergory Kokkinos, rencontré plus tard dans l’après-midi. Le jeune homme de 23 ans a fini récemment ses études de comptabilité. Il travaille avec son père et compte bien reprendre l’affaire. D’ailleurs, il parle déjà de « son » entreprise et de sa stratégie pour conquérir de nouveaux clients.

Gregory Kokkinos et son père

Gregory Kokkinos et son père. (photo CFJ/P.V-D.)

Un boulot harassant à l’en croire, enchaînant les journées de 12 heures sans broncher. Mais ses yeux pétillent lorsqu’il énumère et illustre les 46 étapes du traitement de ses éponges. « Lorsqu’on les récupère, elles sont toutes noires. On les traite à l’acide pour retirer le « lait » opaque et odorant avant de les purifier des cailloux coincés. »

Puis il montre les essoreuses, parle de séchage et de taille. Des six familles d’éponges commercialisables (sur plus de 300), le honeycomb, « le roi des éponges » – ou serait-ce la reine ? – semble avoir sa préférence. A n’en pas douter, Gregory Kokkinos est le digne fils de son père. Il connaît son métier.

montagebis

Quelques étapes du traitement de l’éponge : séchage, bain d’acide, taille et tri. (photo CFJ/P.V-D.)

Si le jeune homme se tient prêt à assurer la relève et perpétuer la tradition avec enthousiasme, les anciens, eux, se laissent rapidement aller à la nostalgie et au regret. « A une époque, il y avait une vingtaine de manufactures d’éponges sur Kalymnos, lâche Yanis. Aujourd’hui nous ne sommes plus qu’une poignée. La flotte ne compte plus qu’une dizaine de bateaux alors qu’au début du siècle on en comptait au moins 300. »

Modernité contre traditions

Iorgos, ambassadeur de l’île auprès des touristes, craint que la tradition liée à l’éponge ne disparaisse. « Les gens ne viennent pas pour les éponges mais pour grimper sur les falaises ou assister à une plongée en scaphandre, avoue-t-il un peu triste. C’est très regrettable que l’île ait moins investi dans la promotion touristique de l’éponge naturelle que dans l’escalade, où il n’y a aucun contexte historique. »

Crise économique, tourisme fléchissant, faible entretien du patrimoine, modernisme excessif… Les traditions de Kalymnos font face à bien des dangers. L’éponge incarne à la fois les racines, les sacrifices et la prospérité passée des habitants de l’île. Si ce folklore venait à disparaître, il emporterait avec lui une part importante de leur identité.

On ne quitte pas ces hommes généreux, passionnés, fiers d’où ils viennent et de ce qu’ils sont, sans emporter deux êtres jaunes exhalant le sel, deux petits morceaux de Kalymnos, deux fragments de mer.

Philippe VION-DURY, à Kalymnos

Tags: , , , , , , ,

Comments are closed.