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Eau armes citoyens !

A Thessalonique, le collectif  « Initiative 136 » lutte contre le projet de privatisation de la société de traitement des eaux et propose une alternative citoyenne aux grands groupes privés étrangers.

Les nouveaux statuts de l'association étaient à l'étude mercredi. (photo CFJ/M.C.)

Les nouveaux statuts de l’association étaient à l’étude mercredi. (photo CFJ/M.C.)

 

Depuis le septième étage du Centre du travail, alors que le soleil commence à se coucher, la vue sur Thessalonique vaut le détour. Mais la vingtaine de membres de « l’Initiative 136 » qui prend place autour d’une large table dans cette salle aux vitres sales n’a pas le temps de profiter du paysage. Le moment est important, c’est l’union de seize groupes locaux associatifs en un même collectif. Leur objectif ? Participer à l’appel d’offre pour récupérer la gestion de la compagnie des eaux de la ville.

En 2011, le ministère des Finances grec a annoncé une baisse de sa participation dans EYATH, le service public d’Etat de l’eau de Thessalonique, dont il détenait les trois quarts du capital tout comme à Athènes. Une vente de 40% des parts était envisagée à l’origine  mais ce chiffre a été réévalué à 51% en décembre dernier. Remontés contre cette annonce, symbole d’un désengagement de l’Etat, plusieurs dizaines de citoyens de Thessalonique décident d’agir. «Nous venions d’horizons différents, explique Dionisa, employée dans un cabinet médical et une des rares femmes présente depuis le début du mouvement. Mais nous souhaitions montrer que le peuple peut s’unir grâce à un simple déclic de notre conscience. L’eau est un bien public et doit continuer à l’être. »

Le Centre du travail de Thessalonique accueille quotidiennement les syndicats et initiatives citoyennes. (Photo CFJ/G.H.-M.)

Syndicalistes, étudiants, chômeurs ou professeurs se rejoignent puis élaborent des pistes pour la reprise de la compagnie d’eau. Après l’estimation de l’entreprise, proche de 80 millions d’euros, ces citoyens engagés proposent de mettre en vente auprès des habitants des actions à 136 euros pour participer au rachat. « Mais nous nous sommes rapidement rendu compte que les difficultés économiques empêchaient la population de faire ces efforts financiers. Aujourd’hui, on privilégie des dons plus faibles», analyse Lazaros Aggelou, président également de la coopérative Bios Coop, qui se refuse à évoquer le montant actuel de ces offrandes. Changement de méthode  donc mais de cette première idée restera le nom du mouvement.

Un mois pour fournir des garanties bancaires

Le temps presse et ne joue pas en faveur de l’initiative. Dans un mois, la coopérative doit pouvoir présenter des garanties bancaires à hauteur de leur estimation de l’entreprise et justifier une expérience dans la gestion des eaux de ville pour rester dans l’appel d’offre qui court jusqu’en octobre prochain. « Nous sommes confiants pour remplir ces demandes », assure Costa Marioglou. Âgé d’une quarantaine d’années, ce magasinier d’EYATH fait figure de porte-parole de l’Initiative. Mais n’allez pas le désigner en leader du mouvement : « Il n’y a pas de chef ici. Tous les membres sont au même niveau. Nous sommes au service des citoyens», martèle-t-il en redressant ses longs cheveux, qui laissent apparaître un crâne légèrement dégarni.

Cette organisation démocratique offre des débats animés lors des réunions hebdomadaires, le jeudi soir. A la lecture des nouveaux statuts de l’association, les critiques et les réserves s’élèvent tandis que les premiers éclairs se manifestent dans la nuit thessalonicienne. Chaque article est sujet à discussions, remarques, entrecoupés de quelques maigres rires. L’heure n’est pas à la fête mais bien au travail. « Il reste beaucoup de zones d’ombres sur la mise en place de l’appel d’offre, reconnaît Costa. Nous ne savons pas encore comment s’organisera la compagnie si nous remportons l’appel d’offre. »

La concurrence de Veolia ? 

Le service de l’eau n’est pas le premier à connaître des risques de privatisation à Thessalonique. « L’année dernière la société de téléphonie fixe est passée sous le contrôle du privé et on a vu tout de suite la différence, s’alarme Taxiarchis, développeur à la barbe fine et au look écolo. Avant on pouvait attendre six mois avant de voir sa ligne coupée pour impayés, maintenant c’est à peine un mois. Feront-ils pareil avec l’eau ? »

« Ils », ce sont les compagnies privés qui s’intéressent aussi au marché de Thessalonique. Les concurrents se feront connaitre dans quelques semaines mais l’association a déjà entendu parler d’un possible du groupe français Veolia. Lors de son voyage en Grèce le 19 février, François Hollande a par ailleurs encouragé les entreprises de l’Hexagone à investir dans des projets helléniques en cours.

Qu’importent les ambitions françaises, l’ «Initiative 136» espère initier de nouveaux collectifs pour les prochaines luttes tout en restant optimiste pour la question de l’eau : « Je me force à garder la foi, soutient Dionisa, car si on ne l’a pas, qui l’aura ? »  Taxiarchis est encore plus catégorique : « Je suis très confiant pour la suite. Même si ce projet ne gagne pas, rassurez-vous, nous avons déjà des plans B, C et D. »

Guillaume HENAULT-MOREL et Morgan CANDA, à Thessalonique

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