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A Skoros, rien ne s’achète, tout s’échange

Au cœur du quartier anarchiste et coloré d’Exarchia, une petite boutique propose vêtements, livres, ou jouets pour enfants. Mais, elle a un fonctionnement singulier : l’argent n’y existe pas.

Skoros est une boutique de troc, où chacun peut repartir librement avec ce qu'il déniche. (Photo CFJ/F. NA)

Skoros est une boutique de troc, où chacun peut repartir librement avec ce qu’il déniche. (Photo CFJ/F.Na.)

Celui qui déniche une chemise à son goût ou le roman qu’il s’était promis de lire, peut repartir avec librement. La boutique fonctionne sur le principe du troc et chacun est donc invité, en contrepartie, à y déposer ce qu’il n’utilise plus. « Nous n’avons pas besoin de posséder tant de choses, explique Georgia, l’une des bénévoles qui gère la boutique. La philosophie de Skoros est clairement anti-consumériste. »

Née avant la crise, la boutique en a particulièrement senti les effets cet hiver. Si les visiteurs sont toujours aussi nombreux, les dons ont tendance à diminuer et les vêtements sont de moins bonne qualité. « On sent que les gens gardent davantage leurs affaires. Ils se méfient de l’avenir », assure Georgia.

Créée en 2009 en marge d’un magasin de commerce équitable, la petite Skoros a rapidement dû trouver son  propre local pour faire face à la demande. Une quinzaine de bénévoles gère désormais cette boutique, dont ils assurent la permanence chaque soir.

Alors que Georgia et Zoé prennent un thé, attablées dans un coin de la boutique, les visiteurs se faufilent dans les rayonnages : une mère avec son bébé dans le dos, sort avec une paire de chaussures, des adolescentes feuillettent des livres, une jeune femme essaye une longue robe bleue. « Je ne vais presque plus dans les magasins de vêtement traditionnels. Je trouve ici tout ce qu’il me faut », commente Eleni, une habituée de la boutique depuis ses débuts.

 

« Nous avons quand même dû fixer une règle : pas plus de trois articles par visite », indique Zoé, membre de Skoros depuis sa création. De cette manière, la boutique parvient maintenir son équilibre : recevoir autant qu’elle donne. Ceux qui fréquentent Skoros, et Exarchia de manière générale, sont des familiers de l’économie alternative. Georgia fait partie d’une Banque du temps, où s’échangent des heures de services, de cours ou de petits coups de main ; Eleni, elle, est pharmacienne et passe ses après-midi dans une clinique sociale qui soigne gratuitement ceux qui n’ont pas les moyens d’aller dans les hôpitaux classiques.

« Consommer gratuitement, ce n’est pas l’esprit de Skoros »

Mais malgré cela, les bénévoles constatent des abus. « Certains viennent tous les jours ! Ils profitent de la boutique pour consommer gratuitement. Ce n’est pas l’esprit de Skoros », regrette Zoé, qui guette justement du coin de l’œil une dame qu’elle commence à connaître. Alors qu’elle s’apprête à partir, la bénévole lui glisse quelques mots. « Je lui ai demandé de ne pas revenir avant le mois prochain. On est obligés de protéger notre fonctionnement. »

D’autant que les gérantes soupçonnent quelques clients de profiter de l’opportunité pour revendre au marché ce qu’ils prennent à Skoros. « Quand on voit quelqu’un prendre une veste, ça va. Mais quand la même personne revient trois fois prendre une veste, on se pose des questions. Pourquoi a-t-elle besoin de trois vestes ? », commente Georgia.

Sur une étagère, une tirelire en carton invite les visiteurs à laisser un peu de monnaie. Ces dons permettent de payer le loyer et les charges sans que les bénévoles n’aient à y mettre de leur poche. « C’est parfois dur, car la plupart n’ont pas beaucoup d’argent. Mais c’est indispensable pour que Skoros continue à exister », confie Zoé.

Eleni se décide finalement à prendre la longue robe bleue, après les compliments enthousiastes de Georgia. Elle quitte la boutique en emportant aussi une paire de livres. Pour elle comme pour les autres adeptes de Skoros, l’échange est devenu un véritable mode de vie, où se mêlent, indissociables, contrainte économique et conviction militante.

Fanny NAPOLIER

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